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Un ancien ministre tchétchène en zone d'attente à Roissy

Par Sylvia Zappi

Le Monde - 5 février 2003

Le ministère de l'intérieur a jugé sa demande d'asile "manifestement infondée". Alertées, l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers et le comité Tchétchénie Paris tentent de convaincre le ministre de l'intérieur de la "méprise".
Après dix-neuf jours passés en zone d'attente à Roissy, Lom-Ali Aldamov, ancien ministre indépendantiste tchétchène devrait être fixé sur son sort mercredi 5 février. Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise) doit en effet statuer sur sa demande de référé-liberté contre la décision du ministre de l'intérieur refusant son admission sur le territoire au titre de l'asile. Le récit qu'il a livré aux autorités faisait pourtant état des menaces qui pèsent sur lui en cas de retour.
M. Aldamov, ancien ministre du commerce du gouvernement d'Aslan Maskhadov, le président de la République indépendantiste d'Itchkérie, s'était réfugié en Géorgie en septembre 1999 lors du déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie. Les autorités de Tbilissi avaient même accordé le statut de réfugié à l'ancien ministre, devenu premier adjoint de la représentation de la République tchétchène.

PROCÉDURE "ACCÉLÉRÉE"

Après trois ans de résidence sans incident, la situation des réfugiés tchétchènes se dégrade en Géorgie : les autorités russes demandent inlassablement des contrôles au nom de la lutte contre le terrorisme. Interpellations arbitraires, convocations au poste de police et arrestations se multiplient comme autant de mesures d'intimidation. M. Aldamov assure en avoir été l'objet à plusieurs reprises.
En décembre 2002, la police perquisitionne les domiciles de tous les membres de la représentation tchétchène. M. Aldamov est arrêté, conduit au poste pour être fiché avant d'être remis en liberté après interrogatoire. Dans le même temps, Moscou demande et obtient l'extradition de huit ressortissants tchétchènes, dont certains considérés comme réfugiés. Se sentant menacé, M. Aldamov décide alors de quitter à son tour la Géorgie avec sa famille. N'obtenant pas de visa des autorités consulaires françaises, il fuit en Jordanie, puis s'embarque pour Paris à destination de la Pologne. C'est lors de son transit à l'aéroport de Roissy, vendredi 17 janvier, qu'il sollicite l'asile à la frontière.
Après vingt-quatre heures d'attente, il est finalement conduit en zone d'attente pour personnes en instance (Zapi), où il est maintenu après une décision du juge de Bobigny. Le 20, il est entendu par un agent du ministère des affaires étrangères dans le cadre d'une procédure "accélérée". Cinq jours plus tard, la décision du ministère de l'intérieur tombe : la demande d'asile de l'ancien ministre tchétchène est jugée "manifestement infondée". Pour la Place Beauvau, n'ayant pas présenté de passeport, M. Aldamov n'a pas prouvé son identité réelle ; le ministère considère par ailleurs que le demandeur n'a pu "apporter la moindre information sur les raisons pour lesquelles sa sécurité serait menacée à Tbilissi".
Alertées, l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers et le comité Tchétchénie Paris tentent de convaincre le ministre de l'intérieur de la "méprise". Entre-temps, M. Aldamov fournit son passeport soviétique pour prouver son identité. En vain : le ministère doute de son authenticité. Un recours contre le refus d'admission sur le territoire est alors déposé au tribunal administratif de Cergy. Le 29 janvier, contre l'avis de la Place Beauvau, le juge demande un complément d'information avec notamment l'expertise du passeport russe de M. Aldamov et son audition sur le fond. "C'est bien la preuve que le ministère de l'intérieur a fait un contresens total et qu'il fallait examiner sur le fond la demande de mon client. Le refus d'admission est bien illégal", assure Me Nathalie Vitel, avocate en Seine-Saint-Denis.

"VISITE DE VLADIMIR POUTINE"

Pour le comité Tchétchénie, le refus d'admettre l'ancien ministre sur le territoire est une "première" : "Serait-ce une décision politique visant à ne pas heurter les autorités à quelques jours de la visite de Vladimir Poutine à Paris ou à dissuader d'autre Tchétchènes de se réfugier en France ?", s'interroge l'association. Le ministère de l'intérieur a en tout cas prévu un retour forcé le 6 février à 13 h 15 à destination de la Jordanie, pays par lequel M. Aldamov a transité. Lundi 3 février, la femme et les quatre enfants du Tchétchène demandaient à leur tour leur admission sur le territoire. Après une nuit d'attente dans l'espace international, ils étaient, à leur tour, emmenés en zone d'attente.