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l'Humanité Rubrique Société

Article paru dans l'édition du 9 janvier 2001.

Ibis Roissy, les rêves brisés des demandeurs d'asile


L'ancienne zone d'attente de Roissy, qui a fonctionné clandestinement pendant quatre ans, est restée problématique jusqu'au bout. Témoignages et dernier voyage en date du samedi 6 janvier dans une des réalités peu reluisantes de la France des droits de l'homme. Reportage.
Il est midi. Passage de la douane. Longs boyaux menant à l'embarquement. Poste de police de l'aérogare. C'est par là qu'il faut commencer. C'est là que le voyage de " l'étranger en attente " a été stoppé. Il convient d'y faire photocopier ses papiers avant de pouvoir aller jusqu'à l'Ibis, visiter " son étranger ". Une fois à l'hôtel Ibis, il faut annoncer par téléphone, depuis le hall, sa visite au policier du poste. " Deux personnes attendent déjà, il faudra revenir dans trois quarts d'heure ", déclare la voix au bout du fil. Trois quarts d'heure plus tard, le chef du poste de police du premier étage de l'hôtel annonce qu'il y a déjà un visiteur. Il conseille d'attendre. Dans l'escalier de secours devant la porte blindée, sous l'oil d'une caméra.

La porte s'ouvre enfin sur le poste de police. Fourmilière d'hommes en uniforme. Il faut de nouveau présenter ses papiers d'identité. Pour seul décor, un tableau plastifié est accroché au mur. Chambres, noms des candidats à l'entrée en France et signes incompréhensibles pour le non-initié ajoutent à l'opacité de l'univers. L'ambiance est glauque, la lumière et l'atmosphère oppressante. La chambre de Claudine se trouve au milieu d'un des deux couloirs mal éclairé du 1er étage. Elle est en désordre. Dans un cageot de carton traîne des papiers, des emballages et des morceaux de croissants. " Ce sont des réserves ", dit-elle, gênée par la situation. Claudine est arrivée du Cameroun le 2 janvier après avoir fui la République du Congo. Elle a été arrêtée au poste frontière de l'aéroport de Roissy munie d'un faux passeport français. " Le seul moyen de sortir ", explique-t-elle. Dans son dossier, la police note qu'elle est camerounaise et refuse d'enregistrer sa demande d'asile à plusieurs reprises. Objectif, la remettre le plus rapidement possible dans un vol pour le Cameroun. " Un policier m'a dit : "Vous allez repartir, le reste on s'en fout". Et il m'a donné des papiers à signer. " Dans le lot, il y a un renoncement à la demande d'asile. Bien sûr, elle n'en sait rien, et signe, pressée qu'elle est par le policier. Appelée à comparaître deux jours plus tard, devant le tribunal de Bobigny, elle s'explique, s'embrouille et conteste. " J'ai découvert au tribunal que je renonçais à demander l'asile. " Au tribunal, le juge décide malgré tout d'enregistrer sa demande. À son retour dans la zone d'attente, les policiers crient, lui reprochent de faire des histoires. Elle encaisse sans rien dire. Claudine retrouve tous les jours un groupe de Congolaises rencontrées dans les couloirs de l'Ibis. Dans la chambre de l'une ou de l'autre dans cet hôtel-prison, elles laissent filer le temps à discuter. Deux jeunes Angolaises de quatorze et dix-sept ans attendent elles aussi. Elles essayaient d'aller au Portugal mais faute d'argent pour poursuivre le voyage, se retrouvent coincées là. Elles ne parlent pas français. Elles aussi apprendront au tribunal qu'elles ont signé un renoncement à la demande d'asile. Et, expérience aidant, elles refuseront de signer un autre document. Pourtant, il s'agissait d'une demande pour bénéficier du jour franc qui permet de rester.

" Les policiers, il y en a des gentils et d'autres vraiment pas ", dit-elle simplement pour résumer l'ambiance Ainsi, quand elle s'est plainte de douleur au ventre et a réclamé de voir un médecin, le responsable des policiers lui a répondu d'aller aux toilettes. " Si tu n'es pas contente retourne en Afrique ", s'est-elle vu répondre. Au milieu du va-et-vient de ses compagnes congolaises de rencontre, elle raconte les brimades et la surveillance de chaque instant : " Ici, il n'y a pas d'intimité. Ils entrent. Ils nous comptent à chaque minute. " " Ce matin, poursuit-elle, nous n'avons eu un petit déjeuner que sur une intervention d'un fonctionnaire qui a dit qu'il était de l'Office des migrations internationale. "

Claudine ne sait toujours pas quel sera son sort. La carte de téléphone, dont l'OMI se targue d'avoir distribué 9 000 exemplaires durant l'année 2000, lui a été refusée parce qu'elle ne pouvait délivrer le document attestant qu'elle demandait l'asile. Claudine est fatiguée qu'on lui demande sans cesse de retourner dans sa chambre. Fatiguée des vexations. Fatiguée de l'ennui qui ronge. Fatiguée de ne rien savoir de son sort prochain. " Et dehors, il fait beau ? " interroge-t-elle, en portant son regard vers la vitre sans tain qui empêche au monde extérieur de voir ce qui se passe dans ces deux étages de l'hôtel Ibis de Roissy. " Bon alors je ne perds rien ", conclut-elle avec un sourire mi-espiègle, mi-mélancolique. La demi-heure de visite est écoulée, la porte blindée claque. Dans quelques jours la nouvelle zone d'attente verra ses premiers " clients " arriver. Les chambres y font 2 mètres sur 2.