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ASILE: QUAND SARKOZY BARRE LA PORTE D'ENTREE

Par Charlotte Rotman

Libération - 26 mars 2003

Siaka, comme beaucoup d'autres, n'a pu plaider son dossier

Le ministère de l'Intérieur a trouvé un stratagème simple pour verrouiller la frontière. Pour éviter que le nombre de demandeurs d'asile s'accroisse en France, il met tout en œuvre pour les stopper avant le franchissement de la frontière. Depuis septembre, il leur est devenu très difficile de faire valoir leur histoire auprès de l'institution officielle en charge de la délivrance du statut de réfugié: l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides). Ce fut le cas - caricatural - d'un ministre tchétchène dont les services du ministère de l'Intérieur avaient mis en doute l'identité (Libération du 6 février). Parmi les victimes de cette dérive figurent également de nombreux Ivoiriens. L'histoire de Siaka Bakayoko est typique. Cet Ivoirien aurait bien pu, à quelques jours près, se retrouver dans un charter Sarkozy.

Interrogatoire. Arrivé le 8 février à Roissy, Siaka Bakayoko se fait contrôler à la sortie de l'avion. Il n'a pas son passeport, dont il s'est débarrassé pendant le vol. Il se fait connaître comme demandeur d'asile auprès de la police et est placé en zone d'attente. Le 16 février, comme le veut la loi, il est entendu par un agent du Quai d'Orsay. L'objet de cet entretien est de vérifier si la demande d'asile est «manifestement infondée». C'est-à-dire folklorique. Exemple: la demande d'un Français se déclarant militant politique et qui serait incapable de dire qui est Jacques Chirac serait classée «manifestement infondée».

Interrogé par le fonctionnaire, Siaka se souvient avoir parlé trois quarts d'heure. "Il m'a demandé ce qui m'avait poussé à venir en France". Rencontré à Paris, avant sa comparution devant le juge pour refus d'embarquer, Siaka Bakayoko rapporte ce qu'il a raconté lors de cet entretien. Il est né en 1969. Il est d'origine dioula, l'ethnie du nord de la Côte-d'Ivoire. Il fait remonter ses ennuis à l'année 2000. Le 24 octobre, la maison de son père est attaquée par des partisans du FPI (Front populaire ivoirien), son entrepôt de ferraille détruit. Son frère aîné est enlevé - il est, depuis, porté disparu. Le demi-frère de sa mère, un militaire, devient en 2002 responsable du mouvement rebelle du RDR (Rassemblement des républicains) à Bouaké. En octobre 2002, les gendarmes attaquent la maison familiale qui abrite ses 18 frères et sœurs mais où Siaka ne vit plus. «On nous accusait de soutenir la rébellion, de cacher des armes. C'était la chasse aux Dioulas. Comme on est nordistes, pour eux, cela veut dire qu'on soutient la rébellion.»

Quelques mois plus tard, Siaka Bakayoko reçoit lui aussi la visite des gendarmes. «Le 25 janvier, vers 22h30, quatre gendarmes sont venus chez moi. Ils voulaient vérifier mon lien de parenté avec un colonel tel, qui porte le même nom que moi, qui soutient les rebelles, mais avec qui je ne suis pas parent. » Siaka est relâché quarante huit heures après. Le 31 janvier, pour les mêmes raisons, des policiers se présentent à son travail, l'entreprise Sodima, où il est comptable. Il est libéré vingt-quatre heures après. «La pression se faisait sentir autour de moi. La police me disait: "On aura ta peau, on saura la vérité."» Le 5 février, Siaka reçoit un coup de fil anonyme: «Si je tenais à la vie, il valait mieux ne pas dormir à la maison » Il pense qu'il est prévenu par un policier de même ethnie que lui. Sa femme, burkinabé, se réfugie chez ses parents, avec leur enfant. Lui passe la nuit chez un ami sénégalais. Le lendemain, il constate que la porte de son domicile a été défoncée, l'intérieur saccagé. Siaka décide de partir. Voilà ce qu'il a raconté. Il a omis de mentionner qu'il a milité un temps au RDR, le parti d'Alassane Ouatarra. Ce récit, le ministère de l'intérieur le juge dénué "de précisions" et " entaché d'invraisemblance". Le ministère trouve «peu crédible qu'une personne anonyme ait annoncé la venue imminente d'hommes armés en l'appelant à son domicile; que, par ailleurs, son récit dénué de tout élément probant ne permet pas de justifier la réalité des craintes invoquées : en effet, il craint d'être tué, alors qu'il a été arrêté à deux reprises par les autorités ivoiriennes et qu'il a été relâché". Sa demande est dès lors jugée « manifestement infondée», l'accès au territoire barré. Son retour à Abidjan prévu.

Précaution. Pour son avocate, Nathalie Vitel, le ministère " se substitut à l'OFPRA", puisqu'il se réfère à un récit circonstancié, et que, «déjà il débat du fond de la demande». A cela s'ajoute le contexte ivoirien. «Pour nous, il doit y avoir un principe de précaution», explique Gérard Sadik, de l'Anafé (1), qui a plaidé auprès de Nicolas Sarkozy pour l'instauration d'un recours suspensif à ces refus d'entrée. Lors des huit premiers mois de 2002, seuls 20 % des admis sur le territoire l'étaient au titre de l'asile. On ne sait pas combien d'étrangers dont la demande a été jugée «manifestement infondée» ont été remis dans l'avion.