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La justice sépare Aïcha, 8 ans, de ses parents

Le Parisien - 27 avril 2004

COUR D'APPEL de Paris, samedi, 9 h15. A la barre, une Béninoise, Hodamo Tchakata, 30 ans, soupçonnée d'être entrée illégalement en France le 18 avril avec un faux passeport diplomatique. Jusque-là, affaire banale.

Mais les gendarmes ont également amené dans le box une Congolaise de 8 ans, Aïcha Meta Kitoko. La fillette est arrivée en même temps que M l l e Tchakata par le vol régulier en provenance de Lomé (Togo). Le faux document indique qu'Aïcha est sa fille. M l l e Tchakata n'est en fait qu'une simple « accompagnatrice », chargée par un passeur de remettre l'enfant aux parents. L'audience est présidée par un magistrat délégué, Jacqueline Riffault, qui doit décider du sort réservé aux passagères. Toutes deux ont été interpellées par la police aux frontières, qui les a placées en zone d'attente de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Un premier magistrat de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a prolongé leur rétention de 48 heures. Devant la cour d'appel de Paris, l'avocat d'Aïcha, Guislain Mabanga, fait valoir ses arguments. Selon lui, les parents de la fillette sont dans la salle d'audience. Demandeurs d'asile en France, ils ont organisé le rapatriement de leur fille tardivement après un départ précipité : « Le père travaillait pour le compte de l'un des fils de Mobutu, raconte M e Mabanga. Il a fui le Congo sans pouvoir emmener toute sa famille. » L'avocat fournit les récépissés de demande de statut de réfugiés des deux parents, la copie d'attestation de naissance d'Aïcha, des photos la montrant avec ses soeurs en Afrique... La présidente est inflexible : « Les documents présentés ne permettent pas en l'état de se prononcer sur leur caractère authentique ». La rétention est prolongée de huit jours.

Des cris déchirants Lorsque la fillette comprend la décision, elle commence à pleurer. Les gendarmes, très éprouvés par la scène, la sortent de la salle d'audience. Mais les pleurs deviennent des hurlements : « Maman ! Maman ! ». Une avocate, témoin des faits, raconte : « Je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi odieux », souligne M e Beyreuther. La présidente, que nous n'avons pu joindre hier après-midi , a expliqué que prendre une autre décision était un « précédent dangereux ». Elle a ajouté que l'enfant serait peut-être demain sur le trottoir pour se prostituer. Puis elle a exigé que les fenêtres soient fermées pour ne plus entendre les cris déchirants. Aïcha repart vers la zone d'attente de Roissy. Les associations ne tardent pas à réagir. De son côté, la défenseure des enfants, autorité indépendante présidée par Claire Brisset, chargé de veiller au respect des droits de l'enfant, est saisi du cas de Aïcha. Depuis sa création, en 2000, l'autorité a attiré l'attention à de nombreuses reprises sur la situation des mineurs étrangers isolés. La défenseure souligne que les situations où les parents sont déjà en France sont moins fréquentes, mais estime en l'occurrence « anormal qu'il soit porté atteinte au droit à la réunification familiale ». Patrick Delouvin, pour Amnesty et l'Anafe, s'indigne : « Que l'on examine les garanties présentées par les parents, d'accord, mais pas en maintenant en zone d'attente, encore moins en expulsant ! » Hier soir, la police aux frontières a décidé de lever la mesure de maintien en zone d'attente pour Aïcha, placée dans un foyer de l'aide sociale à l'enfance. Selon une source policière, une enquête va être menée pour « vérifier la validité des liens parentaux ». Ce n'est qu'à l'issue de celle-ci que l'enfant pourra revoir ses parents.