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Journal l'Humanité

Article paru dans l'édition du 30 avril 2004

Terre des arts, des armes et des lois.

Personne n’échappe à la vigilance de la police aux frontières.

Il n’y a pas si loin du poème de Joachim du Bellay au sort de la petite Aïcha, une fillette congolaise de huit ans qui, " entre les loups cruels " erre toujours " parmi la plaine ". Simplement parce qu’elle veut retrouver ses parents qui vivent en France depuis trois ans. Aïcha, née à Kinshasa en République démocratique du Congo, est arrivée, le 18 avril dernier, de Lomé, en compagnie d’une jeune femme béninoise qui l’a présentée comme sa fille. Un faux qui a conduit la PAF (police aux frontières) à placer et maintenir Aïcha, pendant plusieurs jours, en zone d’attente de l’aéroport de Roissy. En toute légalité, puisque les textes le permettent désormais. Mais, dans cette zone, la petite fille était, à tout moment, expulsable et pouvait être renvoyée au Bénin où elle n’a, en réalité, aucune attache. Elle a, finalement, été placée en foyer, dans l’attente des vérifications nécessaires à son admission ou son expulsion.

De nombreux mineurs isolés

Pour l’avocate Hélène Gacon, présidente de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour étrangers (ANAFÉ), la référence exclusive au cas Aïcha est " un peu agaçante ", car il existe, actuellement, beaucoup de cas d’expulsion de mineurs. " Au moins, Aïcha savait qu’elle était attendue ", explique-t-elle, alors que très nombreux sont " les mineurs isolés, généralement de seize à dix-huit ans mais également de sept, huit ou douze ans, comme les deux jeunes Guinéens refoulés la semaine dernière " qui arrivent à Roissy et sont retenus à l’aéroport. Parfois, ils arrivent " en éclaireurs " d’une famille qui veut quitter son pays. D’autres ignorent où sont leurs parents et cherchent une protection qu’ils n’ont plus chez eux. " Nous considérons, explique Hélène Gacon, que ces mineurs étrangers sont d’abord des mineurs, qu’ils sont en péril et qu’ils doivent être placés sous protection judiciaire de l’enfance dans un centre spécial pour que leur cas soit étudié en toute sérénité. La loi actuelle pense, en revanche, qu’avant d’être mineurs, ils sont étrangers. "

On " ne " peut rester au centre de rétention de Roissy " que " vingt jours maximum, ce qui explique l’empressement de la police à expulser à tour de bras. Passé ce délai, en effet, on est automatiquement admis en France. Une admission relative car, sur les 4 068 admis en 2003 (68, 8 % des demandes formulées par les 5 912 arrivants à Roissy), 32 % l’ont été " pour refus d’embarquer ". Ils sont ensuite poursuivis par la justice française, jugés et emprisonnés, avant d’être finalement expulsés.

Des drames humains

Au quotidien, les expulsions sont des drames personnels, comme celui de Yazayadio Nkezi, père et grand-père, vivant " illégalement " en France depuis onze ans et expulsé directement vers le Zaïre sans que sa famille puisse le revoir parce qu’il était, suite à une arrestation et à une affaire judiciaire pour laquelle il avait purgé sa peine, sous le coup d’un arrêté préfectoral de reconduite aux frontières.

Pour Youri Outkin, la France a été le bout du chemin. Ce Biélorusse de quarante et un ans est mort " comme un chien, dans un squat ", le 9 avril dernier, et enterré dix jours plus tard. Atteint d’hépatite A et C, sa demande de régularisation en tant qu’étranger malade avait été rejetée par la préfecture, le médecin chef de la DDASS ayant refusé de reconnaître la maladie qui le frappait et nécessitait des soins réguliers en France. D’autres sont décédés pendant leur expulsion dans les charters de la honte. Des jeunes sont morts de vouloir se cacher dans des trains d’atterrissage ou se sont blessés grièvement pour tenter d’échapper à la police.

L’affaire Aïcha a rappelé à qui aurait voulu l’oublier que les expulsions d’étrangers restent quotidiennes dans notre pays même si leur nombre semble avoir sensiblement diminué en 2003 (lire Il faut savoir) le gouvernement portant sa priorité sur un contrôle qui se fait en amont, c’est-à-dire destiné à éviter que les gens ne quittent leur pays d’origine. Avant de lâcher les rênes au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait affirmé sa volonté : au nom de l’intérêt de la France, il voulait, dans le cadre de sa politique de lutte contre l’immigration clandestine, doubler, en 2004, le nombre d’expulsions d’étrangers en situation irrégulière, qu’ils soient dans des centres de rétention ou sur le territoire français. Actuellement, seulement un arrêté sur cinq de reconduite à la frontière serait appliqué bien que le nombre d’étrangers expulsés ait augmenté de 14,7 % au cours des onze premiers mois de 2003 par rapport à la même période de 2002.

Françoise Escarpit