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A Roissy, les sentinelles de l'espoir

Par Charlotte Langrand

Le journal du dimanche, 9 mars 2003

Des bénévoles tentent d'aider les étrangers qui atterrissent sans visa en France. Et s'insurgent contre les conditions dans lesquelles sont hébergés les demandeurs d'asile.

LE TÉLÉPHONE sonne à la Cimade. Au bout du fil, la voix est tendue, l'histoire confuse. Ignace, un chaudronnier ivoirien de 24 ans, peine à se souvenir des détails de ses pérégrinations depuis qu'il a fui la Côte d'Ivoire, il a deux semaines.
Comme tous les étranger sans visa arrivant à Roissy, Ignace a été placé en zone d'attente. Ces bâtiments ont été construit en 2001 dans la zone industrielle autour de l'aéroport : personne, à part quelques associations et la police aux frontières (PAF), n'y pénètre jamais. A sa descente de l'avion, le jeune Ivoirien a demandé l'asile. Après un entretien avec la PAF, sa demande a été transférée au ministère de l'Intérieur. Et rejetée. Il a donc contacté par téléphone la Cimade, une des associations membres de l'Anafé (Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers), seul organisme autorisé à aider les étrangers en zone d'attente afin d'obtenir un réexamen de leur demande.

Claire, bénévole à la Cimade, une association créée en 1939 pour assister les prisonniers des camps de transit, écoute Ignace. Un parcours semblable à celui de tous les Ivoiriens arrivant en masse à Roissy (la plus grande zone d'attente de France avec 98 % des arrivées) depuis le début du conflit. Elle cherche à comprendre pourquoi la demande d'asile du jeune chaudronnier a été refusée.
Pour la PAF, son récit n'était pas assez précis ; le ministère doute de sa véracité. Ignace dit faire partie du RDR, un parti dont les mem-bres sont persécutés pas les esca-drons de la mort. Il est sans nouvelles de ses parents, enle-vés au mois d'octobre 2002. Il s'est senti menacé. Un commerçant fortuné lui a offert un billet d'avion et il a embarqué pour la France, pas-seport ivoirien en poche.
Depuis le refus du ministère, Ignace est expulsable, et a déjà refusé une fois d'embar-quer vers Abidjan.

A l'autre bout du fil, Claire lui explique ses droits, ses chances -infimes - de voir son cas réexaminé une seconde fois. A la Cimade, les trois bénévoles reçoivent de nombreux coups de fil similaires chaque jour, et répertorient ces histoires personnelles, souvent analogues : « Nous recevons plus souvent des hommes seuls, entre 20 et 30 ans, explique Antoine Decourcelle, salarié à la Cimade. Mais il y a aussi des femmes et des enfants, même des nouveau-nés. En ce moment, ils viennent d'Afrique ou de Chine. Il y a toujours eu beaucoup d'Africains en zone d'attente... Ils fuient leur pays pour des raisons politiques. »

Après avoir enregistré les récits, les bénévoles de la Cimade doivent traiter les demandes rapidement: la PAF, présente en zone d'attente, peut expulser un demandeur d'asile à tout moment. Au bout de quatre jours, la police peut toutefois prolonger ce délai jusqu'à vingt jours maximum; en déposant des recours auprès du juge des libertés. Mais les espoirs sont faibles de voir les dossiers des demandeurs d'asile révisés : « 90 % des demandes sont refusées par le ministère après un simple entretien entre l'étranger et la PAF », estime Antoine Decourcelle. Cet entretien, effectué en zone d'attente, est censé déterminer si la demande d'asile est fondée ou pas. « En réalité, cette entrevue est inquisitoriale et minutieuse : ils cherchent des failles dans les discours qui deviennent motifs d'avis défavorable. Nous arrivons rarement à faire changer l'avis donné par la police après cet entretien rapide. »

Découragé, le personnel de la Cimade l'est parfois. Pour eux, les conditions de maintien en zone d'attente ne sont « pas conformes à la dignité humaine ». Les témoignages d'étrangers retenus à Roissy en attestent. « Quels que soient les gouvernements, la situation des zones d'attente s'aggrave, poursuit Antoine Decourcelle. Nous interpellons les pouvoirs publics depuis des années et rien ne change. La PAF s'est endurcie pour que Roissy ne devienne pas synonyme de laisser-passer sur le territoire. » Selon les chiffres fournis par le ministère de l'Intérieur à l'Anafé, 23.000 personnes ont été retenues en zone d'attente en 2001, 14.000 sur les huit premiers mois de l'année 2002.

En tant que membre de l'Anafé, la Cimade a pu constater certaines des accusations téléphoniques des étrangers : elle a l'autorisation d'effectuer huit visites par an en zone d'attente: « Les étrangers y subissent des humiliations, des violences physiques. On les traite comme du bétail... Ce sont des zones de non-droit. Ni Vaillant, ni Sarkozy n'ont remédié à cela. ». Au téléphone, Ignace confirme: « On est 50 Africains dans une petite salle. On nous réveille à 3 heures du matin pour aller au tribunal. On reste debout. On dort par terre dans le terminal. On ne se lave pas... » A la Police nationale, on rappelle la nécessité de donner davantage d'éléments sur les faits reprochés avant de procéder à des enquêtes: « Nous n'avons pas de dates, de lieux, de noms de victimes ou d'agresseurs sur les faits de violences policières que nous relatent les associations. Il est trop facile d'accuser sans éléments de preuve. Nous rappelons la déontologie à nos fonctionnaires, et les quelques affaires délicates survenues en 2002 ont donné lieu à des suspensions. Si les faits reprochés étaient avérés, ils seraient immédiatement sanctionnés. » On admet par ailleurs que les conditions de vie dans les zones d'attente se sont dégradées à cause du flux trop élevé des arrivées : « 70 à 80 personnes arrivent chaque jour, et les possibilités d'hébergement ne sont pas exponentielles. Nous ne pouvons pas supporter que ces zones d'attente dépassent le seuil du tolérable. Le suivi médical doit s'améliorer, et les associations devraient être plus présentes. »

La zone d'attente est surchargée. Elle ne peut accueillir que 300 personnes environ. «En ce moment, il y en a entre 450 et 480, estime Antoine Decourcelle. La semaine dernière, 83 personnes étaient entassées dans 30 m2 au terminal 2A. » La Cimade est débordée d'appels. Et le suivi des étrangers en zone d'attente est rendu difficile par l'éloignement. « Parfois, nous n'arrivons plus à les joindre. Ils sont transférés d'un endroit à un autre », expliquent les bénévoles. Un charter spécial s'est envolé lundi dernier, transportant 54 personnes. Direction le Sénégal, avec une escale à Abidjan. Cette fois-ci, Ignace ne faisait pas partie du voyage.


Antoine Decourcelle employé à la Cimade, et Greta, bénévole, assurent la permanence téléphonique de l'Anafé. Au bout du fils des étrangers sans visa, en zone d'attente.