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Témoignage : "Les coups commencent normalement quand on refuse d'embarquer"

Par Sylvia Zappi

Le Monde - 7 mars 2003


Un Congolais de 17 ans raconte ses dix-sept jours en zone d'attente à Roissy.

C'est un grand gaillard de 17 ans qui, timidement, a raconté son calvaire en zone d'attente à une militante et sociologue du Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti). R. K., Congolais (Congo-Brazzaville), venait juste de sortir de prison : il avait été condamné à un mois d'incarcération pour "refus d'embarquement" par le tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).
Venu chercher à l'association de l'aide pour défendre son dossier de régularisation, il a lentement accouché de son récit, consigné par écrit.
Le jeune homme est arrivé le 10 décembre 2002 à l'aéroport de Roissy. Après que sa demande d'asile eut été déclarée "manifestement infondée", il a été placé en zone d'attente pendant dix-sept jours : en Zapi 2 au Mesnil-Amelot et en Zapi 3, nouvelle structure construite en bout des pistes de Roissy.
Les cinq premiers jours se sont passés "normalement", R. K. n'ayant pas encore été présenté à l'avion du retour. "Les coups commencent normalement quand on refuse d'embarquer", constate le jeune Congolais. Ce sera le cas à quatre reprises : les 16, 19, 23 et 27 décembre.
La première fois, "très tôt le matin", des agents de la police aux frontières (PAF) sont venus chercher les Congolais pour les embarquer à bord d'un vol Air France prévu à 11 heures. Devant son refus, les policiers ont emmené R. K. au poste de l'aérogare : "Ils m'ont seulement giflé et menacé", raconte-t-il. Il est maintenu dans ces locaux de 8 heures à 21 heures "sans manger, sans boire, ni possibilité de se rendre aux toilettes".
Le 19 décembre, après un deuxième refus, l'adolescent est conduit au poste de police où attendaient de nombreux étrangers. "La lumière a été éteinte pour que les personnes à l'extérieur ne puissent voir. Quatre policiers nous ont tapés à la poitrine mais uniquement avec les mains. J'ai entendu les policiers dire "ne les tapez pas sur le visage, ils ne doivent pas avoir de traces"", relate-t-il.
Lors de la troisième tentative, le jeune homme est emmené à bord d'un avion menotté aux mains et aux pieds. Une fois les passagers montés, R. K. et un de ses compatriotes sont libérés de leurs entraves et laissés sans escorte. "A ce moment-là, on a commencé à crier", se souvient R. K. Leurs protestations provoquent l'intervention du commandant de bord et leur débarquement par des CRS. "Sur la passerelle, les six agents nous ont insultés, menacés, ils nous ont donné des coups de pied." Puis ce sera à nouveau le poste, sans eau, ni nourriture, ni accès aux sanitaires jusqu'à la nuit.
Enfin, le 27 décembre, nouveau refus d'embarquer, nouveaux coups : "J'ai été une fois de plus menacé et giflé, mais je n'ai pas cédé". Le jeune homme sera déféré devant le tribunal de Bobigny pour refus d'embarquement et incarcéré un mois sans que sa minorité ait été reconnue. Ce n'est qu'à sa sortie de prison qu'il sera placé dans un foyer pour mineurs étrangers.
Le récit de R. K. décrit aussi le quotidien du maintien dans les structures d'hébergement de la zone d'attente. Des conditions qu'il décrit comme "dégradantes pour décourager les étrangers de rester". Au Mesnil-Amelot, réservé aux hommes célibataires, il n'y a pas d'eau chaude pour se laver et les gens sont réveillés "plusieurs fois par nuit pour répondre aux appels, dehors, au froid". "Quand quelqu'un manque, tout le monde reste debout au froid à attendre que la personne en question soit retrouvée", assure R. K. La situation "est un peu mieux" à Zapi 3, où il a séjourné "où au moins il y a de l'eau chaude", raconte-t-il.
Il doit aussi supporter la vision des renvois quotidiens des voisins de chambre. Un épisode a marqué l'adolescent. Un matin, S. K., Gabonnais qui avait déjà refusé six fois d'embarquer, est emmené par les CRS : "Je l'ai vu être scotché à la bouche. Ils lui ont fait détendre les bras le long de son corps, ses mains contre ses cuisses et ils l'ont immobilisé comme ça avec du scotch avant de le mettre dans une camionnette." Pour toute explication, cette affirmation d'un agent : "Nous ne faisons que notre travail. Vous savez, celui qui ne veut pas de vous, c'est Sarkozy !"
La direction centrale de la PAF assure qu'elle "n'a pas retrouvé la trace" du jeune Congolais.