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En mois d'un mois, la mort frappe deux fois à Roissy.

Mortelles expulsions

Par Emilie Rive

L'Humanité - 23 janvier 203

Ils étaient argentin et somalien. Ils sont morts avant même de retrouver le sol où ils se sentaient menacés.

Samedi dernier, un jeune Somalien de vingt-quatre ans, Getu Hagos Mariane, est mort à l'hôpital de Villepinte, en Seine-Saint-Denis, où il avait été transporté après avoir sombré dans le coma à Roissy, à bord d'un avion qui devait le reconduire à Johannesburg. En provenance de l'Afrique du Sud, le 11 janvier, sans papiers et seul, il avait fait une demande d'asile politique qui lui a été refusée. Le refus avait été accompagné d'un arrêté de reconduite immédiate à la frontière. Dans la soirée de jeudi, il avait été escorté par trois policiers de la police de l'air et des frontières, au lieu de deux habituellement. Selon des sources judiciaires, ce renfort avait été décidé en raison de son état d'excitation. Il avait eu deux malaises avant l'embarquement. " Simulation ", selon le médecin appelé sur les lieux. Le jeune homme est toutefois repris de malaise à bord de l'avion. Arrivé sur les lieux, le service médical d'urgence le trouve dans le coma. Il devait décéder dans la nuit après son transfert à l'hôpital. Son corps a été conduit à l'Institut médico-légal de Paris pour y être autopsié. Le parquet de Bobigny a demandé à l'inspection générale des services de police une enquête administrative. Le ministre de l'Intérieur a décidé, mardi, de suspendre les trois policiers de leur fonction. La direction générale de la police nationale précise qu'il s'agit " d'une mesure conservatoire qui ne préjuge en rien de la suite d'une procédure judiciaire ". Le parquet de Bobigny a ouvert, mardi aussi, une information judiciaire contre X pour homicide involontaire. Le syndicat CFDT d'Air France demande la convocation immédiate des instances représentatives du personnel et SUD aérien exige la mise en place d'une commission d'enquête élargie aux associations et personnalités civiles.

Le 30 décembre, c'était un Argentin de cinquante-deux ans, Ricardo Barrientos, lui aussi sous le coup d'un arrêté de reconduite à la frontière, qui mourait à Roissy d'une crise cardiaque, après avoir été maintenu dans l'avion plié en deux par les policiers qui faisaient pression sur ses omoplates. " Pour l'empêcher de crier et d'alerter les passagers ", ont-ils justifié. L'autopsie avait conclu à une mort naturelle et l'affaire avait été classée, malgré l'émotion des associations de défense des droits de l'homme, qui ne se satisfont pas de la version de la police. Une crise cardiaque est, en effet, précédée de signes avant-coureurs. Un infarctus aussi brutal est rare, et précédé de très fortes douleurs thoraciques.

Dans une lettre au premier ministre, l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (ANAFE) rappelle les recommandations de précautions émises par l'assemblée du Conseil de l'Europe en janvier 2002, " fortement préoccupée par le nombre de décès résultant des méthodes utilisées dans l'exécution des procédures d'expulsion forcée dans les Etats membres ". L'association, pour qui ces brutalités policières n'ont rien de situations isolées, invite le premier ministre à saisir la Commission nationale de déontologie de la sécurité. Par ailleurs, une plainte contre X sera déposée par l'ANAFE et le GISTI auprès du tribunal de grande instance de Bobigny pour le décès de Ricardo Barrientos, et les associations se porteront partie civile dans le dossier du jeune Somalien.