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Libération

Un passager raconte son interpellation après avoir critiqué les conditions d'expulsion d'un Congolais:
«J'ai été sorti de l'avion menotté et déchaussé»

Par Charlotte ROTMAN
mardi 03 février 2004

Marc Sevenier, éclairagiste de théâtre, partait en mission au Congo-RDC pour un spectacle, avec un ami chorégraphe. Il a pris place à bord du vol Air France Paris-Kinshasa, à 11 heures samedi, et s'en est fait débarquer, avec deux autres passagers, pour avoir protesté contre les conditions d'expulsion d'un ressortissant congolais. Il raconte.

«On était à 7 ou 8 mètres des dernières rangées. 0n a entendu des cris qui venaient du fond de l'appareil. On a aperçu un Africain qui devait être ramené à Kinshasa. Une dizaine de passagers congolais ont manifesté leur mécontentement. Ils demandaient aux agents en civil qui l'entouraient de ne pas le ficeler comme un cochon.

«Ensuite, il y a eu une négociation entre les agents et le pilote. Celui-ci, apparemment, refusait de faire décoller l'appareil dans ces conditions. La discussion a duré plus d'une heure, le pilote faisait des allers et retours, les agents appelaient sur leur portable. Nous, on écoutait. Je n'avais pas encore ouvert la bouche. Le pilote nous a dit : "Je vais régler ça." Les Congolais se sont calmés. Au bout d'une heure, rien n'avait évolué. Les passagers ont commencé à râler. Il y a pu avoir de l'emphase, mais pas de mots déplacés. Les gens avaient payé leur billet, ils voulaient partir. Là, j'ai dit : "Il faut régler le problème. Soit vous descendez de l'avion, soit vous enlevez les menottes et on part !" Un des agents m'a dit : "Vous ne vous rendez pas compte, pour ce monsieur, c'est pire de rester ici. Votre discours du XVIe arrondissement est dangereux." J'ai répondu que je n'habitais pas le XVIe, mais une banlieue ouvrière. Le pilote est venu vers nous : il a dit : "Restez calme, c'est réglé, on va s'en aller." Tout le monde s'est rassis. A un moment, je me suis retourné et j'ai vu que le ressortissant congolais avait disparu. On s'est dit : "OK, on part." On a attendu 20 minutes. Subitement, sans qu'on les voie arriver, 12 à 15 policiers sont apparus. Je lisais le journal. On m'a dit : "Veuillez me suivre." "Pourquoi ?" "Cherchez pas à comprendre." On m'est tombé dessus. J'ai résisté, je me suis calé dans mon siège et je me suis débattu. Pendant ce temps, mon camarade était débarqué : il n'avait même pas ouvert la bouche. Je suis sorti menotté, j'avais perdu mes chaussures. J'ai demandé : "Qu'est-ce qui se passe ?" On m'a dit : "Vous avez insulté la police." J'ai été placé en garde à vue. L'OPJ m'a demandé si c'était vrai que j'avais dit "Sarko facho, la police dehors." J'ai dit : "Vous me ressortez des slogans de 68, on dit peut-être ça sur les barricades mais pas dans un avion." Je n'ai pas dit ça. J'ai 57 ans, et j'ai été sorti comme un gamin qui a fait une colère.»

Marc Sevenier est convoqué, avec les deux autres passagers, le 24 mars au tribunal de Bobigny. Ils doivent répondre d'outrage à agent et provocation à la rébellion. Ils encourent 6 mois de prison et 7 500 euros d'amende.

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