Retour au sommaire presse

Roissy: zones d'attente, zones de violences

Par Ludovic BLECHER
Libération - 16 décembre 2003


Selon un rapport du Comité anti-torture du Conseil de l'Europe publié mardi, de nombreux étrangers se plaignent d'être soumis à des brutalités par des policiers français dans les zones de rétention de l'aéroport parisien.

Du 17 au 21 juin dernier, des représentant du Comité anti-torture (Convention for the Prevention of Torture, CPT) du Conseil de l'Europe se sont immergés dans les zones troubles de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Leur mission: faire la lumière sur la réalité des traitements infligés aux demandeurs d'asile ou étrangers en situation irrégulière, dont les conditions de détention ont été dénoncées à de nombreuses reprises.
Verdict après 5 jours passés dans les couloirs de ces lieux de transits: si le Comité ne mentionne aucun mauvais traitement physique à l'intérieur des zones d'attente elles-mêmes, il dresse dans un rapport publié mardi un bilan très sombre des échanges entre agents de police et ressortissants étrangers «lors de contrôles passeport ou de demandes d'asile, ainsi que lors de tentatives d'embarquement» (lire le rapport).

«Gifles, coups de pied, coups de poings, coups de matraques, menottage serré, menaces et insultes», telle est la liste des violences que subissent des demandeurs d'asile. Le rapport précise à titre d'exemple que «23 constats de lésions traumatiques de personnes ayant allégué des mauvais traitements physiques à l'aéroport» ont été établis par le service médical d'une seule des deux zones d'attente durant cette période.

Multiples coups portés. Les maltraitances décrites font froid dans le dos. «Un homme, rencontré par la délégation, a allégué qu'à son arrivée à l'aéroport, début juin 2002, lors d'un contrôle passerelle au cours duquel il a demandé l'asile, il avait été conduit au poste de police d'un terminal. Après une fouille intégrale, un fonctionnaire de police aurait pris la tête de l'intéressé à deux mains pour la frapper violemment contre le mur par deux fois; ensuite, il lui aurait asséné un coup de poing sur le côté gauche du crâne, et un coup de poing au bas-ventre, ainsi que des coups de pied sur les jambes.» Alors que l'intéressé était tombé à terre, continue le rapport, «ledit fonctionnaire lui aurait asséné un coup de poing au visage, atteignant la mâchoire inférieure». Il aura fallu l'intervention d'un officier pour qu'il soit examiné et soigné par un médecin. Répondant à cette accusation, le gouvernement français précise que le policier incriminé a écopé d'un an de prison avec sursis infligé par le tribunal de grande instance de Bobigny.

«Chrétiens et musulmans...» Autre édifiante histoire: première quinzaine du mois de mai 2002, des ressortissants étrangers sont transférés de la zone de détention 2 à la zone 3. Au cours de cette opération, l'équipe chargée de l'escorte aurait demandé à chacun s'il était «musulmans ou chrétien». «S'ils répondaient "chrétiens", ils n'étaient pas frappés», rapporte le Comité anti-torture. Une enquête menée par la direction de la Police aux frontières de Roissy «n'a pas permis d'établir la réalité des faits énoncé», rétorquent les autorités françaises. Moins violent, mais révélateur du climat ambiant, les observateurs relatent des témoignages concernant «des appels faits par haut-parleur sur un ton incorrect, se moquant de l'origine des personnes et imitant certains accents étrangers».

«Améliorations incontestables». Face à un document plutôt gênant, le gouvernement français, qui a autorisé sa publication, joue la transparence en répondant point par point aux allégations (lire les réponses). Et les minimisent puisqu'il ne mentionne que deux plaintes et trois enquêtes diligentées pour des faits de mauvais traitements à Roissy entre 2001 et le premier trimestre 2002. A d'autres critiques, concernant notamment l'exiguïté de certains locaux de détention de la police aux frontières (PAF), où jusqu'à 12 personnes peuvent s'entasser dans 10 mètres carrés, le gouvernement explique que «des locaux adaptés devraient être prochainement mis à disposition». De son côté, la PAF rejette en bloc toutes ces accusations. Selon elle, «il n'y a pas d'excès dans ces zones, sauf parfois certaines réactions violentes de non-admis qui refusent leur rapatriement».

Au titre des bons points décernés à la France, le CPT note tout de même «une amélioration incontestable» des conditions de détention dans les zone d'attente, par rapport à celles qui prévalaient lors de sa précédente visite effectuée en 2000. Surtout, alors que le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, veut accélérer les reconduites à la frontière, les rapporteurs formulent des recommandations mais aucune véritable critique quant aux procédures mises en place pour acheminer les personnes vers leur pays d'origine.

© Libération