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-Trois articles-
Un dossier reconduite
Reconduites à la frontière à la baguette de Sarkozy

Par Patricia TOURANCHEAU

Libération - mardi 18 février 2003


Afin de limiter l'immigration illégale, un avant-projet de loi étudie de nouvelles méthodes coercitives.


Libération du 22 janvier.


La rétention administra tive des étrangers en situation irrégulière pourra être portée jusqu'à 60 jours, au lieu de 12 actuellement, selon un avant-projet de loi préparé par le ministère de l'Intérieur et dévoilé hier par le Figaro.

Cette éventuelle prolongation jusqu'à trois fois vingt jours porterait la durée de la rétention des étrangers à un niveau jamais pratiqué en France et provoque déjà de nombreuses réticences.

La mesure s'ajoute à une série de nouvelles dispositions, toutes censées restreindre l'immigration clandestine. Sont aussi examinées les méthodes coercitives actuelles utilisées par la Police aux frontières (PAF) pour embarquer à bord des avions les étrangers récalcitrants : bâillon adhésif, cocktail somnifère, bandes Velcro, compression du thorax ou coussin étouffeur de cris.

Ecartelé entre sa volonté «d'améliorer», à la manière forte, «le taux des éloignements» et son souci de paraître respectueux de la «dignité» des personnes, le ministère de l'Intérieur cherche de nouveaux «moyens et techniques de contention» pour exécuter les arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière en vertu de l'ordonnance du 2 novembre 1945.

Deux morts. Les tactiques actuelles ont prouvé non seulement leur inhumanité mais aussi leur dangerosité. Le 30 décembre, un Argentin de 52 ans, Ricardo Barrientos, décédait à Roissy après une tentative de reconduite. Vingt jours plus tard, le 18 janvier, Mariame Getu Hagos, Ethiopien de 24 ans, n'a pas réchappé aux gestes musclés de ses «raccompagnateurs». Deux jours plus tôt, trois jeunes policiers de 22 à 26 ans, qui travaillent à l'Unité nationale d'escorte, de soutien et d'intervention (Unesi) de la PAF, ont embarqué à bord d'un avion pour l'Afrique du Sud cet homme «très excité» qui, selon deux rapports de médecins du Samu de l'aéroport, venait de «simuler des malaises» (1). Les policiers l'ont donc placé manu militari à l'arrière de l'avion et l'ont maîtrisé selon une technique d'intervention en vogue à la PAF. Pour bloquer à la fois le corps et le souffle de l'expulsé, dont les protestations risquaient de perturber les autres passagers et d'indisposer le commandant de bord, les policiers ont, selon un enquêteur, «plié en deux» l'Ethiopien sur son siège et «appuyé en force avec leurs mains sur son dos». Ils l'ont maintenu «écrasé sur lui-même, le visage et la bouche contre ses genoux» très longtemps, trop longtemps. Une «compression de vingt minutes» qui a expédié Mariame Getu Hagos dans le coma. L'autopsie a révélé que l'Ethiopien, «en bon état de santé» de son vivant, est décédé d'un «manque d'irrigation du cerveau due à une compression des artères carotides». Sur la foi d'un rapport de l'Inspection générale des services (IGS), Sarkozy a suspendu à titre provisoire les trois policiers inexpérimentés ­ le chef d'équipe de 22 ans était le plus ancien dans le service.
L'Inspection générale de la police nationale (IGPN) et la PAF ont été lancées sur une étude qui vise à «perfectionner les techniques d'immobilisation spécifiques aux mesures d'éloignement», avec «des moniteurs et des médecins».

Le ministre envisage d'instituer des «superviseurs» des embarquements et d'exiger «l'enregistrement vidéo des embarquements à bord d'aéronefs». Une gageure aux yeux des professionnels de ces missions d'escorte. Expulser à tour de bras avec des méthodes soft leur paraît inconcevable. «Allez embarquer un gars qui se débat et qui hurle pour ne pas retourner dans son pays, sans menottes, sans arme, sans lacrymo, sans bâton. C'est interdit par le règlement, s'énerve un policier de base, alors qu'on vous demande du résultat.»

Un haut fonctionnaire chargé de la discipline rappelle qu'«on a déjà vu en France les policiers scotcher les lèvres des expulsés, les attacher avec de l'adhésif, leur plaquer des coussins sur la bouche au risque de les étouffer, et même des médecins complices leur faire ingurgiter des cocktails somnifères. Faut-il employer des camisoles de force comme le font certaines polices européennes? Cela ne résout pas le problème de les faire taire ensuite, au risque que le commandant de bord ne les débarque. Mais comme il est exclu de les endormir ou de les bâillonner, je crains qu'on ne trouve pas de solution.»
«Efficaces». Le ministère de l'Intérieur, qui redoute de déclencher les foudres des «droits-de-l'hommistes» avec un retour de la camisole de force, rejette cette hypothèse : «Ce n'est pas dans notre culture», tranche un membre de son cabinet, «mais peut-être existe-t-il des instruments plus efficaces comme des sangles, et des consacré à «l'éloignement par voie aérienne» (lire ci-contre) préconisait déjà comme «moyens de nature à entraver sans blesser», «des bandes type Velcro (à deux largeurs dont la résistance à la traction est de 100 kg») pour «fixer, si nécessaire, l'individu au siège». Mais selon un syndicaliste, les 125 fonctionnaires de l'Unesi recrutés en 1998 parmi les jeunes policiers «n'avaient pas pour but de torturer les gens mais de voyager». Ces policiers recevaient en plus «des ordres par oral de la hiérarchie pour utiliser des moyens illégaux afin de réaliser par la force la course aux chiffres». L'objectif mentionné sur le fascicule de la PAF, mis à jour en août 2002 sous Sarkozy, était «d'améliorer le taux des reconduites effectives qui, depuis 1996, ont diminué de 27 % (de 12 571 en 1996 à 9 923 en 2001)».

Le syndicaliste explique : «Au départ, la hiérarchie demandait à ces jeunes policiers de prendre des gants de cuir pour éviter les morsures ou les griffures, du scotch ou un coussin pour empêcher [l'étranger] de crier, des sangles pour l'attacher et un téléphone portable. Après, ils ont arrêté le scotch car ça laissait des traces sur les visages. Ils viennent juste de laisser tomber les sangles depuis la mort du Somalien et la suspension des trois collègues, dont un stagiaire. Depuis, les escortes ont diminué. En cas de cris ou de frappes de la part d'étrangers virulents, les policiers enregistrent leur refus d'embarquer et les reconduisent au tribunal.» Voilà des méthodes plus policées et les résultats de Sarkozy en chute libre.


Manuel du «parfait» raccompagnateur

Florilège des conseils prodigués aux forces de l'ordre.

Par Jacky DURAND

Libération - mardi 18 février 2003

Libération s'est procuré le fascicule de conseils élaboré par la direction centrale de la Police aux frontières (PAF) à l'intention des fonctionnaires chargés de «l'éloignement par voie aérienne des étrangers en situation irrégulière». Extraits.


L'aspect vestimentaire : «Les fonctionnaires doivent être en tenue civile correcte : il s'agit, en effet, d'une mission de police et non d'un voyage touristique (appareils photo ou caméras en bandoulière à proscrire). Nota : les fonctionnaires féminins prendront soin, lors d'escortes à destination de pays islamisés, de ne pas porter de jupe trop courte ou de vêtements trop ajustés.»

«Pour l'étranger éloigné : il est nécessaire que le reconduit soit correctement vêtu et chaussé (être attentif au problème des prostitués et des travestis).»

La fouille : «Les lames de rasoir, fines et aisément dissimulables, sont les objets usuels les plus dangereux découverts. [...] Elles ont été découvertes fréquemment dans un livre, une semelle de chaussure, le revers de la chemise ou du blouson, la ceinture, dans un stylo, sous la langue, le long des gencives ou dans lesnarines...»

Le préembarquement : «Sauf empêchement majeur, l'étranger sera toujours embarqué avant les passagers, en général un quart d'heure avant.» L'installation sur le siège à l'arrière : «Elle doit être réalisée rapidement, car observée par l'équipage ; en cas de difficultés, celui-ci risque de demander au commandant de bord de faire débarquer l'escorte et l'éloigné. [...] Si possible, isoler les derniers rangs de passagers et ceux de l'escorte afin d'éviter des gênes aux autres voyageurs "ordinaires" et limiter ainsi des risques de prise à partie à bord.»

Pendant le vol : «Si les entraves doivent être maintenues en raison de l'attitude toujours agressive de l'éloigné, l'escorte utilisera la couverture remise aux passagers de façon à dissimuler les membres entravés du reconduit aux autres passagers et prévenir ainsi toute interrogation ou éventuelle prise à partie.»

Alimentation à bord : «Il est interdit de consommer toute boisson alcoolisée pour l'étranger comme pour les fonctionnaires d'escorte.» «Il faut éviter si possible les plats trop chauds pouvant être volontairement renversés ou utilisés comme projectiles.»

Dialogue avec le reconduit : «En lui parlant et en appelant ainsi son attention permanente, on l'empêche de réfléchir à un moyen de résister ou de refuser l'embarquement. [...] Il faut lui poser des questions "ouvertes" en repérant ses centres d'intérêt et éviter tout sujet polémique ou doctrinaire (politique, religion...); attention à ne pas laisser l'étranger conduire le dialogue car il pourrait en conclure à la faiblesse des personnels d'escorte facilement manoeuvrables.»

Contexte psychologique : «Ne jamais oublier que, pour l'étranger, la reconduite dans son pays d'origine traduit l'échec de sa tentative de s'établir clandestinement dans un Etat censé lui permettre de faire vivre les siens restés au pays. Il est donc essentiel de lui démontrer les aspects positifs de son retour.».

Deux agents de la Police aux frontières évoquent leur quotidien :
«Saucissonner un mec, ce n'est pas une solution»

Par Jacky DURAND

Libération - mardi 18 février 2003


A eux deux, ils totalisent plus d'un demi-siècle dans la police. Patrice et Claude ont travaillé sur la «voie publique» avant d'intégrer la Police aux frontières (PAF), où ils sont chargés d'escorter les sans-papiers durant tous leurs déplacements entre les centres de rétention et les tribunaux et aussi lors de leur reconduite hors des frontières.


La première reconduite

Patrice. «C'était une Africaine. Elle avait 40 ans. On l'a montée de force dans l'avion. Elle était agitée. Arrivée dans le pays, il y avait un gros policier qui l'attendait. Il lui a dit : "Viens là." Elle l'a suivi sans dire un mot.

Les sans-papiers savent bien que dans certains pays où ils sont reconduits, ça ne rigole pas avec la police.»

La psychologie

Patrice. «Quand on ramène quelqu'un dans son pays, très souvent, on lui dit : "Si tu te tiens tranquille, on balance les procédures qui ont été engagées contre toi en France." Ça aide à convaincre les gens quand on leur dit "on oubliera le parcmètre que tu as fracturé chez nous quand nous serons devant la police de ton pays".»

Claude. «A l'Unesi (l'unité de la PAF spécialisée dans les reconduites, ndlr), ils prennent en charge les gens dix minutes avant de monter dans l'avion. Ils n'ont pas le temps de connaître ceux qu'ils reconduisent. Nous, on milite pour une prise en charge dès le centre de rétention jusqu'au départ. Au moins, tu as le temps de discuter avec eux durant les escortes.»

Patrice. «On parle, on boit le café, on leur offre des cigarettes. Nous, on voit les gens en rétention, chez le juge. Il y a des liens qui se créent au fil des jours. Les hommes et les femmes que nous avons en face de nous sont rarement des abrutis. Souvent, ils ont fait beaucoup d'études. Ils ont du savoir-vivre. Quand ils ne veulent pas entrer dans l'avion, je leur dis qu'ils vont aller en prison et qu'ils risquent une interdiction de séjour en France.»


Claude. «Ce qui fait mal, c'est quand tu reconduis une famille. Je me souviens d'Albanais qui étaient très bien. Après six mois en France, les gamins étaient les premiers de leur classe. Ça m'a foutu les boules, surtout par rapport aux parents qui devaient supporter le regard de leurs mômes durant cette expulsion.

Parfois, tu escortes vers l'étranger des gens bien intégrés alors que d'autres qui se comportent mal restent en France.»

Patrice. «Il y a trois mois, j'avais vu un fonctionnaire faire une reconduite. Un vrai cow-boy, Rambo quoi. Je l'ai revu depuis. Il payait la clope et le café à l'homme qu'il escortait. Il avait fini de rouler les mécaniques, il avait compris.»

Le refus d'embarquer à bord

Patrice. «L'autre jour, j'ai vu un gars refuser d'embarquer parce qu'il était sans nouvelles de son avocat qu'il affirmait avoir payé 7 000 francs (1 067 euros, ndlr).

Je lui ai dit : "Garçon, j'ai 50 ans. Je ne vais pas te casser la gueule pour monter dans l'avion."»

Claude. «Les gens tentent le tout pour le tout. J'ai vu un Chinois se couper la langue en se la mordant. Une autre fois, un Chinois m'a expliqué qu'il avait payé 50 000 francs (7 622 euros, ndlr) pour venir en France et que s'il ne remboursait pas, sa famille serait massacrée.»

Patrice. «Il y a des gens qui se chient dessus, qui se mettent à poil. On est obligé d'aller chercher des vêtements propres pour les rhabiller. J'ai également connu un Russe qui était alcoolique. On lui a donné quatre litres de vin avant qu'il monte dans l'avion. Une autre fois, c'était un Ukrainien. Il ne voulait absolument pas repartir sans son magnétoscope. Quand un mec ne veut pas embarquer, il ne veut pas. Je me rappelle un Marocain qui s'agrippait à une barre métallique. A trois policiers, nous n'avons pas réussi à lui faire lâcher prise.»

Dans l'avion

Patrice. «Il y a des gens qui montent tranquilles dans l'avion, mais dès qu'ils voient arriver les autres passagers, ils foutent le bordel. Je n'ai jamais laissé les menottes aux gens que j'ai reconduits. Mais tu dois rester prudent. Une fois, j'ai détaché un gars qui était calme. Après, il a fait un vrai pataquès.»

Claude. «A l'aller, nous sommes à l'arrière pour qu'on ne nous voie pas. Au retour, nous voyageons toujours près des ailes. Ça doit être les places les moins chères.»

Patrice. «L'autre jour, je voulais boire un verre de vin avec mon repas.

L'hôtesse me l'a refusé pour cause de "consignes ministérielles". Au cours de la discussion,elle m'a expliqué que le personnel navigant en avait ras-le-bol des expulsions sur les vols de leur compagnie.»

Le métier

Patrice. «On n'a jamais été formé pour ça. Je suis arrivé aux escortes de la Police aux frontières avec vingt ans de voie publique. C'est un bon bagage pour la psychologie. Ceux qui ont étouffé le Somalien [en fait, il s'agit de Mariame Getu Hagos, un Ethiopien de 24 ans mort le 18 janvier, lire page précédente, ndlr], ça doit être des petits jeunes. Ils n'ont pas compris. Quand vous allez en stage, on vous dit qu'il faut "faire du chiffre" en multipliant les reconduites, mais sans violence ni hémoglobine. Les petits jeunes sont prêts à avaler toutes les couleuvres. Alors, qu'est-ce qu'ils font : ils mettent un bâillon, un coussin...»

Claude. «Nous n'avons pas de moyen coercitif approprié pour travailler. Comme dirait l'autre, "tu as que ta bite et ton couteau" et tu as intérêt à avoir un bon parapluie pour te protéger des emmerdes. Il y a des gens qui ont fabriqué leur propre matériel pour les reconduites : un ceinturon que tu passes à l'escorté. Il y a une boucle devant avec un cadenas pour fixer les menottes du gars en cas de besoin sans qu'il se retrouve dans une position périlleuse.»

Patrice. «Un jour, on devait emmener un gars pour un long trajet en voiture. Il a commencé à s'agiter et à gueuler Allah Akbar". On s'est arrêté pour le menotter et le bâillonner. Au bout de dix minutes comme ça, le gars s'est mis à
pleurer. Nouvel arrêt pour défaire ses entraves. Arrivé à destination, le mec voulait nous embrasser.»

Claude. «Saucissonner un mec, ce n'est pas une solution. De quoi on aurait l'air en tant que représentants d'un pays démocratique ?».