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Difficile d'avoir un visa pour la France. Panorama africain

vendredi 27 août 2004, par Laurène Lepeytre

site afrik.com


Obtenir un visa pour la France relève de l¹exploit dans de nombreux pays d¹Afrique. Un parcours du combattant qu¹il faut aborder avec un moral d¹acier. Beaucoup d¹Africains déplorent le manque cruel de respect de la dignité de l¹Homme dans les ambassades françaises. Restent pourtant quelques Etats qui ont su s¹organiser différemment... Témoignages.


Congo Brazzaville : « Le demandeur de visa est un sous-homme »
Jessica, 30 ans

« Ce qui est flagrant à Brazzaville, c¹est qu¹à partir du moment où tu es demandeur de visa, tu deviens un sous-homme. A l¹ambassade, ils te traitent comme une bête. Arrivé devant le bâtiment aux premières heures, pour tenter d¹en passer les portes dans la journée, un employé du consulat fait son petit cinéma. Il se sert d¹une chicote pour nous mettre en rang, ou bien nous faire taire. Il fait tout ce qu¹il veut. Je me souviens l¹avoir vu bousculer une vieille dame qui venait pour un visa maladie. Elle est tombée à la renverse et il ne l¹a pas secourue. Il s¹est mis à râler : « Vous n¹avez qu¹à vous mettre en ligne. Vous ne comprenez pas quand on vous parle ? ». J¹étais choquée. Certaines personnes ont besoin de se sentir puissants, d¹avoir un peu d¹importance. Cette situation est de notoriété publique. Quand tu te rends à l¹ambassade française, tu te prépares psychologiquement, tu as le moral blindé. Et puis une fois à l¹intérieur du bâtiment consulaire, on vous appelle suivant un numéro. Dans une salle publique, c¹est une dame derrière sa vitre qui pose les questions avec son micro. Devant tout le monde. Aucune intimité. Aucun respect de la personne. Quand je m¹y suis rendue, elle a eu ce petit rire dédaigneux, à la vue de mon dossier. Elle ne l¹a même pas feuilleté. Elle m¹a regardée du haut en bas et m¹a posé des questions qui n¹avaient rien avoir avec mon dossier. Et au bout de trois minutes, elle m¹a redonné un rendez-vous dans deux semaines pour la réponse. Deux semaines plus tard, le verdict est rendu à l¹extérieur du bâtiment. C¹est le gardien qui, derrière la grille, t¹appelle dans la file d¹attente. S¹il te rend ton passeport, c¹est mauvais. S¹il demande de payer la somme de 15 000 F CFA (pour un visa de visite), c¹est que tu as décroché le jack pot ! Aucune explication en cas de refus. Rien. Ils cherchent toujours des raisons pour ne pas te donner ton visa, parce qu¹ils ont des quotas à respecter. Par voies parallèles, il faut débourser jusqu¹à 1 500 euros, soit l¹équivalent de cinq mois de salaire, pour être sûr d¹avoir son visa. »

Congo-Kinshasa : « Dans les files d¹attente, on a vu des femmes se faire violer par des policiers effectuant leur patrouille nocturne »

François, 43 ans

« C¹est vraiment le chemin de croix. A l¹ambassade, le retrait de dossier se fait uniquement le lundi. Mais il ne faut pas se présenter le jour même pour espérer être reçu. C¹est la veille qu¹il faut venir y passer une nuit, à la belle étoile, avec tous les risques que cela comporte. Des témoins m¹ont rapporté qu¹ils avaient vu des compatriotes se faire voler, extorquer des bijoux, de l¹argent, même des femmes se faire violer par des policiers effectuant leur patrouille nocturne. Le lundi matin, celui qui n¹a pas l¹habitude de sillonner le centre-ville, aux alentours de l¹ambassade, pourrait croire à une émeute ou un incident. Environ 300 personnes attendent là, debouts, fatiguées, accoudées à des voitures. A Brazzaville, ils ont construit un toit maintenant, pour abriter du soleil ou de la pluie. A Kinshasa, il n¹y a ni toit, ni siège. Et c¹est la police, qui opère pour le compte de l¹ambassade de France, qui sème le trouble. Eux aussi veulent jouer leur propre carte, et se faire du beurre. Ils se font payer pour faire passer ceux qui ont l¹argent en début de file. Ça peut être 10 dollars, voire d¹avantage. Je suis venu cinq lundis matins de suite. Exaspéré. Pourquoi devrait-on traiter les gens avec autant d¹inhumanité ? C¹est dégradant. Révoltant. Et le comble, c¹est que l¹on doit payer 50 dollars, c¹est-à-dire le prix du visa, au moment du dépôt de dossier : ce qui veut dire que si le visa nous est refusé, nous ne sommes pas remboursés. Par voie parallèle, c¹est soixante fois plus qu¹il faut allonger pour le précieux document. Il faut compter 3 000 dollars. »

Cameroun : « En plus d¹acheter sa place dans la file, il n¹est pas rare de payer 50 euros contre un numéro de réservation d¹hôtel en France »

Patricia, 30 ans

« Au Cameroun, il y a un vrai commerce autour des visas. Comme partout dans les autres villes d¹Afrique, les files d¹attente sont longues devant le consulat français. Il faut se lever à deux heures du matin pour faire la queue. Tout le monde n¹a pas la force de le faire. Alors une alternative s¹est mise en place spontanément : la revente de places. Le temps et la patience se monnaient. Acheter la place de quelqu¹un qui a passé sa nuit devant le bâtiment pour être le premier quand les portes s¹ouvriront est une pratique courante. Plus la place est bonne, plus elle est chère. En général, une place se vend 1 500 F CFA. Car pour la centaine de demandeurs quotidiens, seule une vingtaine sera reçue. Et trois obtiendront leurs visas. Il y a tellement de falsifications que le consulat se méfie et restreint le nombre de dossiers acceptés. A l¹extérieur, un véritable trafic s¹opère. En plus d¹acheter sa place dans la file, il n¹est pas rare de payer 50 euros contre un numéro de réservation d¹hôtel en France. Généralement, une personne se charge de cette réservation, nécessaire pour l¹obtention d¹un visa à courte durée, et revend ces quelques chiffres à plusieurs personnes. Pareil pour les traveller¹s cheques. Les grands commerçants, qui font de nombreuses transactions financières, revendent leurs reçus qui ne leur servent à rien. Ces reçus font office de pseudo traveller¹s cheques pour les demandeurs de visas. Vous savez, quand on est dans le besoin, on donnerait tout pour avoir ce visa. Du coup, l¹ambiance aux portes de l¹ambassade est plutôt tendue. Les Camerounais ont le sang chaud. Quand une personne arrive et passe devant tout le monde, parce qu¹elle a l¹argent ou qu¹elle connaît le consul, c¹est la bagarre. D¹ailleurs, le consul, on ne l¹a jamais vu. Il a peur, il ne sort jamais. Il a déjà été agressé par des demandeurs qui s¹étaient vus refuser leur visa. Ils se sont arrangés pour croiser le diplomate au centre culturel français et lui régler son compte. Parce qu¹il faut savoir que lors d¹un refus, on ne vous en explique pas les raisons. Un simple tampon rouge vous annonce le verdict. »

Sénégal : « Un coup de téléphone à Africatel suffit pour obtenir une entrevue »

Baba, 29 ans, étudiant

« Depuis 2001 au Sénégal, il n¹y a plus ces rassemblements de centaines de demandeurs de visas devant l¹ambassade de France. Les données ont changé. Une nouvelle structure facilite les démarches : Africatel, une agence rattachée à l¹ambassade. Avant, on pouvait attendre plusieurs jours devant les portes avant de décrocher un rendez-vous. Aujourd¹hui ce n¹est plus comme ça. Un coup de téléphone à Africatel suffit pour obtenir une entrevue dans le mois. Je ne crois pas que cette structure existe dans d¹autres pays africains. Pourtant, c¹est une très bonne initiative. Le jour du rendez-vous, on nous remet un dossier à remplir, en nous expliquant les formalités. Tout est simplifié. Lors du deuxième rendez-vous, si on a décroché le visa, on paie la somme de 200 000 F CFA. Je dis « décroché » car il est très rare de pouvoir l¹obtenir. Une dizaine de personnes l¹obtient, sur 100 demandes. On me l¹a refusé. Je voulais faire mon deuxième cycle d¹étude en informatique en France. On m¹a mis des bâtons dans les roues en me demandant de trouver un tuteur financier, alors que j¹avais un compte en banque qui me permettait de subvenir à mes besoins. Avec cette nouvelle technique, la fraude est devenue impossible. Avant, j¹avais payé un grand homme d¹affaires contre l¹assurance d¹avoir un visa. Je lui ai remis la somme de deux millions de F CFA. C¹est lui qui faisait les démarches. Dans ces cas-là, le demandeur de visa ne se déplace pas. Malheureusement ça n¹a pas fonctionné. Il a gardé l¹argent sous prétexte qu¹il s¹était beaucoup investi dans cette affaire. Aujourd¹hui ce n¹est plus possible, il faut la présence physique du demandeur de visa. Après avoir essuyé des refus pour la France et les Etats-Unis, j¹ai abandonné mon projet de partir et je termine mes études ici, au Sénégal. »

Mali : « Au bout d¹une semaine, je reçois un coup de téléphone pour venir retirer mon visa »

Cheick Fall, créateur

« Une semaine. Il m¹a fallu juste une semaine pour obtenir mon visa en règle. Je voyage beaucoup, surtout en France, alors je ne joue pas avec le feu. Mes papiers sont en règle, mes dossiers complets, et si on me donne un visa d¹un mois je serais rentré au 29e jour. Il y a beaucoup de personnes qui tentent d¹obtenir leur visa par voie non régulière. Mais ça ne sert à rien. Car c¹est là que les difficultés commencent, que les soupçons s¹éveillent. On ne m¹a jamais refusé de visa. J¹ai toujours une invitation pour une exposition ou pour rendre visite à un ami à Paris. Obtenir un visa ne me pose jamais problème. C¹est à l¹entrée de l¹ambassade de France que l¹on retire le dossier à remplir. Généralement je le remplis dans la journée puis je vais le déposer sans rendez-vous au consulat. On me pose quelques questions, bien sûr. Sur les raisons de mon voyage essentiellement. Une semaine plus tard, je reçois un coup de téléphone pour venir retirer mon visa. »

Maroc : « L¹accès est systématiquement refusé à certaines personnes »

Abdou, 35 ans

« De part ma profession, j¹ai un visa ouvert pour 4 ans, donc je n¹ai pas de problème. Mais quand je vois mes voisins, mes proches, qui font la queue comme des moutons devant le consulat français pendant plusieurs nuits, ça me fend le coeur. Qu¹il pleuve, qu¹il fasse 40 degrés à l¹ombre, ils sont là, ils attendent. Certains sont même tombés malades et ont dû être hospitalisés. C¹est scandaleux. Pour rentrer, il faut ¹s¹arranger¹, donner des bakchichs aux policiers, aux gardiens... Mais de toute façon, l¹accès est systématiquement refusé à certaines personnes. Aux jeunes filles, par exemple, car on craint qu¹elles se marient en France et restent là-bas. Par contre, les députés, eux, n¹ont aucun problème. Et ils le disent. Quand les élections approchent, certains vont même jusqu¹à promettre des visas à leurs électeurs potentiels. Pour la procédure ¹légale¹, il faut suivre les instructions qui sont affichées dehors, aux portes du consulat. Et je trouve que les conditions à remplir sont exagérées. Tout comme les questions qu¹ils posent aux demandeurs. Le formulaire compte 48 questions. Souvent la même reformulée différemment d¹ailleurs. L¹ambassade se méfie énormément des Marocains. Sur 200 demandes quotidiennes, seule une trentaine maximum obtient le visa. Visa que l¹on paie 450 dirhams, soit 41 euros. Une façon pour l¹Etat français de se faire de l¹argent. Car en cas de refus, la somme ne nous est pas remboursée. Pourquoi ? Nous avons écrit une lettre à ce sujet, et la question sera posée au Parlement en octobre. Quant au consul, on ne l¹a jamais vu. Nous n¹avons pas le droit de le voir, et il n¹a pas le droit d¹intervenir dans l¹obtention des visas. Si l¹on a une réclamation à faire, il faut envoyer une lettre, à laquelle, bien sûr, on n¹aura jamais de réponse... »