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A Roissy, des dizaines d' étrangers, privés de droits, sont maintenus dans la précarité

LE MONDE | 10.12.01 | 12h26

La zone d'attente de l'aéroport Charles-de-Gaulle accueille les demandeurs d'asile à leur descente d'avion. Ils restent parfois plusieurs jours sans manger, n'ont pas toujours accès aux toilettes, et beaucoup ne parviennent pas à obtenir les formulaires administratifs.

Les panneaux d'affichage annoncent sans discontinuer les "vols annulés". L'aérogare 2 B de Roissy-Charles-de-Gaulle est étrangement calme ce jeudi 6 décembre. Les aiguilleurs du ciel ont décrété une grève de vingt-quatre heures et de rares voyageurs errent entre les magasins dutyfree. Soudain, cinq Africains encadrés par deux policiers sortent d'une salle d'embarquement et se dirigent vers les toilettes. Premier aperçu d'une longue série de personnes parquées dans différents recoins de l'aéroport. Etrangers non admis sur le territoire, ils sont retenus en zone d'attente.

8 h 50. Le sénateur (PCF) Robert Bret se présente au poste de la police aux frontières (PAF) pour la visite de contrôle que la loi l'autorise à effectuer en tant que parlementaire. Au mur, une affiche reproduit la Déclaration universelle des droits de l'homme. Un tableau indique les noms des quarante-sept étrangers maintenus à quelques mètres de là. "Les deux ZAPI [zones d'attente pour personnes en instance] sont pleines à craquer. On est un peu pris au dépourvu", s'excuse l'officier de quart de la PAF en ouvrant le chemin vers l'"extension", une salle d'embarquement d'Air France réquisitionnée par le ministère de l'intérieur.

Derrière les paravents blancs à liséré jaune qu'Aéroports de Paris utilise pour masquer les chantiers, une petite foule d'étrangers, africains pour la plupart, attendent, assis ou prostrés. Les femmes se sont regroupées. Une odeur âcre de saleté prend à la gorge. La chaleur est lourde. Sur le côté, dix personnes patientent depuis une heure pour aller aux toilettes. Le long des baies vitrées, quatre cabines téléphoniques. Deux sont hors service, les deux autres n'acceptent que la Carte bleue. Un policier distribue le petit déjeuner : un café sans sucre et un morceau de pain.

Plusieurs hommes approchent, ils montrent la notification de leur non-admission sur le territoire et de maintien en zone d'attente en attendant leur vol de retour. Sissé M., Sénégalais âgé de vingt-six ans, relève le bas de son pantalon pour montrer sa peau grise : "Je ne me suis pas lavé depuis onze jours", assure-t-il, las. "Il faut attendre trois heures pour aller aux toilettes. La nourriture est mauvaise", reprend Adama B., Burkinabé, qui a fui les ratonnades en Côte d'Ivoire. Certains disent avoir été aidés par le personnel d'Air Afrique pour obtenir une place sur un vol en direction de Paris. Ils ont tous payé entre 25 000 et 40 000 francs.

NI REFOULÉS NI ADMIS

Beaucoup racontent des persécutions, des brimades, des viols, les assassinats de membres de leur famille dans leur pays. Ces récits, ils n'ont pu les faire entendre en arrivant."Dès ma sortie d'avion, un policier m'a demandé ce que je foutais là parce que je n'avais pas de passeport. J'ai demandé l'asile mais il a fait semblant de ne pas entendre", explique Alpha C., Guinéen. Des dizaines d'autres témoignent de ce refus d'enregistrer les demandes. Joël L., Sierra-Léonais, "le réclame tous les jours". En vain.

"Quelqu'un veut encore du café ?", s'enquiert le policier à l'entrée. Quelques minutes plus tard, des croissants arrivent. "C'est la première fois. C'est parce que vous êtes venus", glisse Alpha C. Le chef de quart assurera quelques minutes plus tard que les étrangers peuvent déposer leur demande d'asile "dès qu'ils le souhaitent". "Nous prenons sur procès-verbal, leur donnons une copie et alors nous les transférons à l'hôtel", insiste l'agent de la PAF.

Au moment où les visiteurs quittent l'"extension", une main tape à une baie vitrée. Dans un recoin qui sert de lieu de repos, en zone internationale, six hommes sont assis. Eux n'ont pas le droit d'accéder à la salle d'embarquement : ils n'ont pas été enregistrés comme désirant entrer sur le territoire. Ni refoulés ni admis. Depuis trois, cinq ou sept jours, ces Afghans, Irakiens ou Congolais attendent que les agents de la PAF les "voient". Avec toujours les mêmes accusations. "Dès que je suis arrivé, je me suis présenté au poste pour demander l'asile. Ils m'ont renvoyé. J'ai déjà essayé quatre fois", relate Olivier P. en montrant son dos lacéré. Ce jeune Congolais affirme être un militant du Mouvement populaire de la révolution, pourchassé à Kinshasa. Un Irakien au teint gris explique dans un mauvais anglais qu'il n'a pas mangé depuis six jours. Aucun repas n'est prévu de ce côté-là de la paroi. "On ne peut pas nourrir tout le monde !, explique le chef de la PAF. C'est vrai qu'il y en a qui errent en zone internationale car il y a trop de demandes."

FAUX PASSEPORT

Terminal 2 A, 11 heures. Au sous-sol, sous un escalier, la"salle de correspondance des non-admis" : un poste de police dans deux pièces aveugles. La première abrite une montagne de sacs de voyage, un couple chinois et une Angolaise avec ses deux enfants. Dans la seconde, d'une surface d'environ 25 m2, trente-neuf personnes s'entassent sur des bancs métalliques ou attendent allongées sur un tapis posé au sol. Quatre bouteilles d'Evian remplies d'urine s'alignent le long du mur de béton. Pas de douche, pas de sanitaires, aucun paravent. Pendant leur maintien en zone d'attente – vingt jours maximum –, tous reçoivent un repas par jour. Certains en sont à leur dix-neuvième repas...

De très jeunes visages se tendent. Boubakar M., Guinéen, s'approche : "Depuis neuf jours, on m'a demandé quatre fois de partir. Comme je refusais, les policiers m'ont giflé." Amadou, Guinéen lui aussi, au visage encore imberbe, attend depuis treize jours avec une blessure à la jambe : "Le médecin ne m'a donné que de l'aspirine", assure-t-il. Le juge a maintenu l'enfant malgré ses quinze ans, tout en précisant que sa demande d'asile "est prise en compte". Dialo K., lui, essaie de faire reconnaître son âge. Guinéen, comme ses deux voisins, il affirme avoir quatorze ans. La police a retenu l'âge noté sur son faux passeport, vingt et un ans, en dépit de sa silhouette et de ses traits adolescents. "Au tribunal, l'avocate a dit : "Regardez, c'est un enfant". Le juge l'a reconnu et demandé un examen osseux pour déterminer mon âge. Mais cela fait cinq jours et on ne m'a pas emmené à l'hôpital."

Terminal 2 F, au bout de la zone internationale, sous les boutiques de luxe ornées pour Noël, le poste de police a été repeint à neuf. Au centre, une porte vitrée où apparaissent deux visages collés au carreau. Derrière, quatorze étrangers s'y entassent, dans une pièce de 9 m2 sans fenêtres. "C'est impossible de savoir s'il fait jour ou nuit", raconte l'un d'eux. Ici encore, des plaintes montent sur l'attente pour aller aux toilettes, l'insuffisance de nourriture. "Hier, j'ai râlé, un policier m'a dit de manger mes chaussures", dit Isidore T., Burkinabé. Un homme jusque-là silencieux tend un morceau de papier : "J'ai demandé à partir pour l'Equateur. J'ai de l'argent mais ils ne veulent pas me laisser repartir. S'il vous plaît, vous ne pouvez pas m'acheter un billet ?"

Ce reportage a été réalisé lors d'une visite inopinée de Robert Bret, sénateur (PCF) des Bouches du Rhône, en zone d'attente. Le Monde, alerté sur l'aggravation des conditions de maintien des étrangers à Roissy, avait par deux fois demandé (le 22 et le 29 novembre) une autorisation de visiter cette zone au cabinet de Daniel Vaillant. Devant le refus du ministère de l'intérieur, la direction du journal a décidé de le faire sans autorisation.

Sylvia Zappi


Des locaux surpeuplés

Maintien en zone d'attente.

Sont maintenus en zone d'attente les étrangers à qui les autorités ont opposé un refus d'entrée sur le territoire, qui sollicitent l'asile ou pour qui le transit a été interrompu (refus d'autorisation d'entrée du pays de destination ou faux visa). La loi sur l'immigration précise que ce maintien doit se faire dans des locaux assurant "des prestations de type hôtelier". Deux bâtiments servent pour l'hébergement : les ZAPI 2 et 3 (zones d'attente pour personnes en instance) situées à proximité de l'aérogare. Ces locaux, qui ont été agrandis, peuvent accueillir 296 personnes.

Droit.

L'étranger à qui l'entrée sur le territoire est refusée ne peut être renvoyé dans son pays contre son gré avant le délai d'un jour franc. Il peut, dans ce délai, formuler une demande d'asile.Après avis d'un représentant du ministère des affaires étrangères, la police aux frontières (PAF) se prononce sur la recevabilité de la demande. Si elle juge celle-ci "manifestement infondée", la PAF tente de renvoyer l'étranger dans son pays de provenance dès que le premier vol se présente. Le maintien en zone d'attente est contrôlé par un juge judiciaire, qui, au terme des quatre premiers jours, statue sur le renouvellement du maintien. Il ne peut excéder vingt jours ; au-delà, l'étranger doit être relâché.

Afflux.

Les capacités d'accueil des zones d'attente n'ont pas suffi ces dernières semaines : le 6 décembre, 408 étrangers étaient maintenus ; une semaine auparavant, ils étaient 510. La PAF a réquisitionné une salle d'attente dans le terminal 2 et utilisé ses locaux dans les différentes aérogares de l'aéroport de Roissy. Les autorités sont confrontées depuis dix ans à une augmentation régulière des personnes refoulées à la frontière. Le nombre total de personnes maintenues a atteint 19 000 personnes en 2000 contre 9 300 en 1999, soit une augmentation de 103 %. A la fin du premier semestre 2001, il étaient déjà 10 700. 89 % de ces étrangers arrivent à l'aéroport de Roissy. Le reste se partage entre l'aéroport d'Orly et les différents aéroports, gares et ports de France.

Accès.

Sept associations sont habilitées par le ministère de l'intérieur à visiter les zones d'attente et à apporter une assistance aux étrangers, notamment les demandeurs d'asile. Il s'agit de l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers, France terre d'asile, la Croix-Rouge française, Amnesty International, la Cimade, Médecins sans frontières et le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples. Elles ont effectué 65 visites en2000, dont 35 à Roissy. Depuis la loi du 15 juin 2000 renforçant la présomption d'innocence et le droit des victimes, les députés et les sénateurs sont autorisés à visiter les zones d'attente. La presse y est interdite d'accès.


Dix-sept associations interpellent Lionel Jospin.

Dix-sept associations ont adressé une lettre ouverte à Lionel Jospin, le 17 octobre, pour dénoncer la situation des étrangers dans les zones d'attente. Amnesty International, l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (Anafe), la Cimade, le Groupe de soutien aux travailleurs immigrés (Gisti), la Ligue des droits de l'homme, le Syndicat des avocats de France et le Syndicat de la magistrature, notamment, exhortent le gouvernement à prendre des mesures pour mettre fin "aux multiples dysfonctionnements ou illégalités préjudiciables aux étrangers maintenus". Elles estiment que "le dispositif qui prévaut actuellement ne peut être considéré comme respectueux du droit des personnes et des règles françaises et européennes relatives à la protection du droit des individus". Les signataires devaient être reçus par les conseillers du premier ministre, lundi 10 décembre. Mardi, ils devraient rendre public leur diagnostic des zones d'attente et dénoncer "ces lieux de privation de liberté pour les étrangers".