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QUINZAINE DES RÉALISATEURS
"La Blessure" : entre humiliations et violence, la vie de fantômes en zone d'attente

LE MONDE | 20.05.04 | 13h48


Le réalisateur Nicolas Klotz suit le trajet d'une femme interceptée par la police des frontières à Roissy et retenue parmi d'autres étrangers en instance.

Film français de Nicolas Klotz avec Noëlla Mobassa, Adama Doumbia. (2 h 43.)

Ce pourrait être un épisode de série télévision fantastique : des humains de chair et de sang, en route vers leur famille, leur travail, soustraits brusquement au monde des vivants, cachés aux yeux de ceux qui les attendent, et forcés de survivre en un lieu qui existe à peine. Le premier tiers de La Blessure, le film de Nicolas Klotz, traite de ce phénomène extraordinaire.

Blandine a laissé ses enfants en République démocratique du Congo pour rejoindre Papi, son mari, demandeur d'asile en France. A sa descente d'avion, elle a le temps de téléphoner à son époux, avant d'être interceptée par la police des frontières et envoyée en Zapi, la zone d'attente pour personnes en instance. Dans une petite pièce grise de métal et de béton, les personnes en instance sont entassées et s'aperçoivent que le vieux jeu de mots homérique (qui es-tu ? personne) peut se retourner avec une violence insensée. En instance d'on ne sait quoi, ils ne sont plus personne. Il leur faut supplier pour accéder aux toilettes, les gardiens sont absents ou sourds.

Au cinéma, ces disparitions organisées, dont la finalité est de faire réapparaître les personnes en instance à leur point de départ, peuvent servir à bien des choses : à faire pleurer, à indigner, à instruire. Mais, si la mise en scène de Nicolas Klotz peut induire ces effets, il apparaît clairement qu'elle vise à autre chose. Dans ce lieu inconnu, où seuls pénètrent les prisonniers et leurs gardiens, rarement visités par des éléments exogènes (le ministère des affaires étrangères, la Cimade), il fallait faire entrer un regard. Pas seulement pour enregistrer la réalité, même si le scénario d'Elisabeth Perceval est construit sur et avec les témoignages d'anciennes personnes en instance. Mais surtout pour donner vie à ces fantômes.

TENTATIVE DE RECONDUITE

Faute de prises de vues directes, la fiction est le plus sûr moyen de les évoquer - jusqu'à les incarner. Le metteur en scène procède avec des moyens très simples : des plans fixes, souvent longs, qui s'arrêtent sur les visages empreints de terreur éclairés par une lumière blafarde. Les moments d'attente sont emplis de monologues de demandeurs d'asile qui psalmodient leurs souvenirs de persécution. Ils sont violemment interrompus par des épisodes d'humiliation (fouille au corps, refus illégal d'enregistrer la demande d'asile) ou de violence, qui atteint son paroxysme lors d'une tentative de conduite à l'avion interrompue par l'arrivée des passagers. A ce moment, le film met en évidence l'ordre des priorités : il y a plus important encore que le retour au pays des candidats à l'asile, c'est de maintenir la fiction de leur inexistence. Le petit groupe est alors reconduit en Zapi et Blandine est blessée lorsque la porte du bus se referme sur sa jambe.

Cette nouvelle blessure permet à la jeune femme de se soustraire à l'enfer. Elle parvient à renouer le contact avec son mari et, grâce à l'intervention d'un fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, échappe, en toute légalité, à la Zapi. Filmée à la lumière du jour, la réunion avec les familles à travers le territoire indéfini qui entoure les pistes et les bâtiments de Roissy trouve une dimension épique.

A ce moment, La Blessure est loin d'être finie. Ce premier épisode laisse l'héroïne dans un état presque catatonique, qui est - toutes proportions gardées - celui dans lequel se trouve le spectateur. Et là, après avoir atteint une intensité rare au cinéma, Nicolas Klotz fait un pari un peu insensé. Il s'agit de mettre en scène la disparition du drame, l'installation dans la vie. Pas à la manière des sagas de l'immigration américaine. En France, l'illusion est morte, et même le plus naïf des paysans centrafricains sait bien que la France ne l'attend pas à bras ouverts. Papi et Blandine s'installent dans un squat sordide où règnent des proxénètes. Ils vivent, en face d'un cimetière, une existence au seuil de la vie. La jeune femme reste longtemps prostrée.

Cette longue évocation, ponctuée d'autres récits de compagnons de squat, se conclut sur un long plan à travers la campagne, pris de l'arrière du camion qui transporte les travailleurs au noir. On ne les voit plus dans le champ, ce sont eux qui regardent les champs. La Blessure se referme sur un regard retrouvé.

Thomas Sotinel
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.05.04

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