Retour au sommaire presse

Le Parisien

Voyage au coeur de la zone d'attente de Roissy

14 décembre 2003

Alors que le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, se rend aujourd'hui au Sénégal pour parler d'immigration, « le Parisien » a pu visiter l'impénétrable zone d'attente de l'aéroport de Roissy, où des milliers de clandestins transitent chaque année.


AEROPORT DE ROISSY (VAL-D'OISE). La Croix-Rouge a installé un bureau destiné à l'accueil des étrangers en situation irrégulière. « Une sorte de pression, d'angoisse permanente règne ici. Notre objectif est de lever cette chape » , explique l'un des membres.

Un rectangle de béton entouré de hauts grillages verts, coincé dans les entrelacs des pistes et des voies d'accès à l'aéroport Charles-de-Gaulle. Peu accessible, discrète, la « zone d'attente pour personne en instance » numéro trois - dite Zapi 3 - a ouvert ses portes en janvier 2001. C'est dans ce bâtiment de deux étages que sont hébergés, pour une durée qui ne peut excéder vingt jours, les étrangers en situation irrégulière interceptés à leur arrivée à Roissy. Un bien étrange lieu, à l'atmosphère pesante.
« Hôtel » aux fenêtres sans poignées, « prison » sans miradors... où le rythme de vie est dicté par une voix sortie d'un haut-parleur. « C'est un hôtel, mais un hôtel fermé. Pas une prison, puisque ces personnes sont libres de rentrer dans leur pays », assène en préambule le major Bernard Boulier, responsable adjoint de l'équipe de la Police de l'air et des
frontières (PAF) affectée à l'endroit. « Vous descendez avec vos bagages et vos papiers de police. » Précédé d'une liste de noms, l'ordre fuse du haut-parleur. Quelques silhouettes s'agitent, valises au bout des bras.
Aucune ne connaît alors sa destination : qui pour un réembarquement dans un avion retour ; qui pour un transfert matinal au tribunal ; qui, plus rarement, pour une admission sur le territoire français... Pour les appelés sans bagage », ce peut être, une fois franchis les sas d'accès, la visite d'un avocat ou d'un proche, ou, pour ceux qui ont demandé l'asile, l'entretien avec un agent du ministère des Affaires étrangères...

« Les gens qui sont ici vivent une situation d'échec » Dans les couloirs aux murs pastels qui séparent les chambres s'égrènent les cabines téléphoniques - « Il y en a trente-deux », souligne le major. Au fil de la journée et des coups de téléphone, le va-et-vient des hébergés s'intensifie, sous l'oeil vitré de caméras de surveillance. D'une capacité de 174 places, la Zapi 3 compte, ces jours-ci et depuis juin, entre 90 et 110 étrangers « non admis », Africains et Asiatiques en majorité. On est loin des « pics » d'affluence du début 2003 - jusqu'à 500 personnes retenues en Zapi 2 et 3. Ici, un petit groupe s'installe sur une couverture pour jouer aux cartes. Là, on s'assied sur les marches. Là encore, on se plante devant une vitre, les yeux dans le vague. Les salles télé du rez-de-chaussée, qui jouxtent la cantine et le poste médical, sont délaissées. On déambule à l'étage. On attend. Parfois, on pleure en silence.
Le découragement et la tension se lisent sur les visages, dans les regards. « Les gens qui sont ici vivent une situation d'échec, résume le commandant Yves Moussou, responsable de l'unité zone d'attente de la PAF. Au départ, ils sont souvent victimes d'un passeur, quelqu'un à qui ils ont donné de l'argent, parfois beaucoup, pour avoir un passeport et un visa : des faux papiers pour la plupart. »

Toujours à l'étage, un groupe se presse devant le petit bureau d'accueil de la Croix-Rouge. Constituées en majorité d'anciens de Sangatte, les équipes de l'association, qui a investi les lieux vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis la mi-octobre, prennent chaque jour un peu plus leurs marques. Leur tâche, telle que la résume Michel Derr, responsable de la mission, consiste essentiellement à « jouer les médiateurs », « en évitant surtout de faire miroiter des illusions », insiste-t-il. Concrètement, cela va de l'explication des décisions de police au soutien psychologique, en passant par la fourniture d'une carte téléphonique... Mais l'enjeu va au-delà. « Une sorte de pression, d'angoisse permanente règne ici, admet Michel Derr. Notre objectif est de lever cette chape. »

« C'est la planète entière qui débarque ici ! »
« Quand ils arrivent, les retenus croient souvent qu'il nous suffit de claquer des doigts pour qu'ils sortent, constate Christelle, l'une des permanentes. Beaucoup ne comprennent même pas pourquoi ils sont là. Après, ils viennent surtout pour parler. » « C'est la planète entière qui débarque ici ! On est vraiment dans l'humanitaire et dans l'urgence, décrit un autre membre de l'équipe. On a entre cinq et vingt nouveaux par jour. Et la tension croît selon le nombre d'embarquements retour. » Sur le cahier de liaison, bible des équipes, s'inscrivent situations rencontrées, tâches à accomplir et observations. Il y a, quelques jours auparavant, la tentative d'évasion d'un jeune Camerounais - « une exception », affirme le commandant Moussou. Il y a ce Vietnamien qui patiente dans le couloir, un attaché-case vissé au bras. L'homme d'affaires, intercepté pour défaut de visa de transit, attend les papiers qui prouvent qu'il réside bien en Allemagne depuis des années. Entourées au stabilo, quelques lignes mentionnent aussi le cas de deux jeunes Palestiniens. Ils affirment avoir été maintenus onze jours dans une aérogare, côté zone internationale, « sans pouvoir
s'alimenter correctement », alors même qu'ils s'étaient signalés à la police.

« La France ne nous traite pas bien », répète, en sourdine, un Nigérian à l'air furieux adossé contre un mur. Intercepté avec de faux papiers, l'homme n'a pu prouver la réalité de sa résidence en Belgique. Les vérifications des policiers du « Gasier » - l'unité administrative chargée de tout l'aspect juridique du maintien, de la prolongation et de l'expulsion - attestent en ce cas d'un mensonge. Crayon en main, Axelle reçoit deux jeunes Guinéennes.
L'air épuisé, leurs énormes valises au pied, elles tendent leurs papiers de police. L'une, arrêtée avec un passeport falsifié, se dit prête à repartir : son avion retour est programmé au lendemain. L'autre, interceptée faute de ressources suffisantes et de réservation d'hôtel, entend refuser. Axelle égrène les conseils : « Aux cabines, ne répondez pas aux appels d'avocats que vous n'avez pas sollicités et qui en veulent juste à votre argent.
Essayez de prévenir, si vous avez des proches en France. Et si vous refusez de réembarquer, faites-le calmement... »

Pascale Égré