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L'humanité

26 janvier 2005

Enquête
Zone d’attente, zone sans droits

Anne de Loisy a travaillé pour Envoyé spécial, Des racines et des ailes ou Zone interdite. Son premier livre, édité au Cherche-Midi, sort ce 27 janvier. Bienvenue en France ! présente le résultat de six mois de son travail comme médiatrice de la Croix-Rouge, à Roissy, dans le plus parfait anonymat. Une garantie pour son projet : témoigner. Extraits.

La peur au ventre

« Pour pénétrer dans cette zone fermée, je n’ai trouvé qu’une solution : ne pas révéler mon statut de journaliste. J’ai opté pour un reportage au long cours et je me suis fait embaucher du 13 octobre 2003 au 2 avril 2004 comme médiatrice par la Croix-Rouge française. À cette fonction, j’ai servi pendant six mois d’intermédiaire entre les étrangers et la police. Quel meilleur poste d’observation ?

Je m’étais préparée aux violences décrites régulièrement par les associations. Malheureusement, les faits que j’ai constatés sont pires que tout ce que j’aurais pu imaginer. Certes, il serait malhonnête de ne pas parler des difficiles conditions de travail des divers intervenants, mais, en zone d’attente, j’ai souvent ressenti colère, désespoir ou impuissance. Pourquoi ? Parce que je suis convaincue que chacun a le droit d’être traité comme un homme et non comme un animal.

Ce que vous allez lire se déroule chaque jour à 30 kilomètres de Paris. »

Poursuivi par les renseignements « Setareh et Bijan sont iraniens. Lorsque je les rencontre, ils sont présents en zone d’attente depuis déjà une semaine. Demandeurs d’asile tous les deux, ils se sont vu notifier un refus. Bijan est désespéré, son entretien avec l’agent du ministère des Affaires étrangères s’est mal passé. Sitôt dans le bureau, son interlocuteur lui a posé les questions d’usage, à savoir le nom du président iranien, des principaux partis politiques, des grandes villes du pays, etc. Il a répondu sans hésiter. Les difficultés ont commencé avec la deuxième série de questions. Le fonctionnaire lui a demandé quelles étaient les raisons pour lesquelles il avait quitté son pays. "Je lui ai expliqué que j’étais communiste. Au sein du Parti, ma mission consistait à distribuer l’Ouvrier communiste, un journal vendu sous le manteau. La personne qui m’a reçu était d’origine iranienne également, elle m’a rétorqué qu’elle n’aimait pas les communistes. Je lui ai expliqué que j’étais poursuivi par des agents des services de renseignement. Mais au bout d’une demi-heure, mon interlocuteur m’a dit que l’entretien était fini."

Je demande à Bijan de me montrer sa "notification de non-admission". L’a-t-il lue ? Impossible, elle est en français. Je demande à l’un de mes collègues qui parle farsi de la traduire. Tous les éléments évoqués correspondent-ils à son récit ? "Non, ils disent que le journal pour lequel je travaille n’existe plus. C’est faux : l’impression de l’Ouvrier communiste a été suspendue il y a douze ans, mais elle a repris il y a six ans." [...] Il faut qu’il demande un recours de la décision de non-admission au titre de l’asile. La seule solution serait d’intenter un référé liberté afin de suspendre la procédure. Pour cela il faut absolument faire appel à un avocat. Mais il est 23 heures et les bureaux de l’ANAFÉ ferment à 17 heures. (Setareh et Bijan devaient finalement être réacheminés sur Damas, en Syrie, qui refusera de les accueillir, et l’ANAFÉ obtiendra un réexamen de la procédure - NDLR). Au vu des différentes unes de l’Ouvrier communiste, une nouvelle décision invalidera la première. Comment se fait-il que Setareh et Bijan aient reçu initialement une réponse négative ?

Un agent du ministère des Affaires étrangères analyse les contraintes qui pèsent sur ses décisions. "Si je donne un avis défavorable, je sais qu’il va être respecté. Par contre, lorsque je donne un avis favorable, je me dis que cela va poser des problèmes si j’en ai déjà donné un dans la semaine. Un avis favorable par semaine, c’est trop ! Je n’ai pas droit à plus d’un ou deux avis positifs par mois. Lorsque je sens un cas difficile ou pas banal, je sais que je vais batailler avec ma hiérarchie pour faire passer son dossier. Alors, il arrive que je sacrifie un demandeur d’asile pour en sauver un autre."

Un jour, alors que j’avouais ma surprise face à un avis défavorable, un fonctionnaire des Affaires étrangères m’a expliqué qu’ils recevaient tous des consignes très strictes. "Nous ne sommes pas vraiment soumis à des quotas, mais il y a des nationalités parias comme les Chinois, les Philippins ou les Nigérians... En ce qui concerne les Pakistanais ou les Bangladais, faire passer leur dossier est devenu très difficile : le problème, c’est qu’ils ont tous de bonnes histoires. On accepte en général les Rwandais, car ce serait trop énorme de les refuser. Quant aux Irakiens, leurs dossiers sont le plus souvent considérés comme irrecevables : étant donné que l’insécurité est généralisée en Irak et que tout le monde y est en danger, on ne prend personne. Il y a aussi tous les ressortissants des pays soumis au visa de transit aéroportuaire : dans ces cas-là non plus, on ne prend personne."

Certains agents du ministère essaient tout de même de s’opposer à ces décisions con- traires à la convention de Genève. [...] "Un de nos responsables refuse que nous invoquions cet article. Il affirme que nous ne sommes pas censés l’appliquer. Selon lui, cet article n’ouvre aucun droit à la personne." »

Santé !

« L’infirmière toque à la porte de mon bureau. Un jeune homme l’accompagne. Son visage est déformé par un énorme abcès à la joue gauche. "Ce monsieur souffre d’une infection bactérienne extrêmement contagieuse. Hier, il s’est rasé avec votre rasoir électrique. Tous les hommes qui l’ont utilisé entre hier et aujourd’hui sont susceptibles d’avoir été contaminés par la même bactérie. Il faut absolument arrêter l’usage collectif de ce rasoir et leur permettre de se raser avec des rasoirs jetables." [...] Dix jours plus tôt, alors que le rasoir électrique venait d’être acheté, j’avais laissé une note dans le cahier de liaison : "Il faudrait posséder un stérilisateur ou trouver un moyen de désinfecter efficacement les ressorts." J’ajoutais même : "Il est important de savoir que beaucoup des hébergés sont certainement porteurs du VIH, d’hépatites ou d’autres maladies contagieuses." [...] Si certains de mes collègues ont pris l’initiative d’apporter de l’alcool à 90 pour désinfecter l’objet entre chaque utilisation, la majorité des médiateurs ne se sentaient pas concernés. Après de multiples démarches (non suivies d’effet - NDLR), je repasse à l’attaque : "M. le directeur, moi, si j’étais à la place de ces gens, je porterais plainte." Cette fois-ci j’ai enfin trouvé les mots. Notre directeur interdit sur-le-champ l’utilisation du rasoir électrique.

Le 15 janvier 2004, une institutrice centre- africaine, atteinte d’un cancer du sein, fait l’objet d’un rapatriement sanitaire sur la France. Arrivée de Bangui via Le Caire, elle est victime de mauvais traitements de la part de membres de la police aux frontières, avant d’être transférée en zone d’attente. Traumatisée, Suzanne Yakete a demandé à mes collègues de transmettre une lettre au ministre de l’Intérieur. Selon les instructions de notre hiérarchie, seule notre direction est habilitée à l’envoyer. La lettre est restée dans le cahier de liaison. J’imagine que le ministre ne l’a jamais reçue. Je me fais donc le porte-parole de cette dame et reproduis in extenso le contenu de sa lettre : "À Monsieur le ministre de l’Intérieur, Paris. Objet : traitement inhumain dans la salle d’attente à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. Arrivée à l’aéroport avec toutes mes pièces : papiers médicaux, ordre de mission, passeport, carte professionnelle, carte de Ligue des droits de l’homme, les policiers m’ont traitée comme un animal, en me laissant sur un banc, malgré mon état de santé, de 18 h 35 à minuit. Je suis tombée deux fois au sol, ils se moquaient de moi, certains disaient que j’avais le sida. C’est par la suite, quand ils ont vu que mon état de santé n’allait pas, qu’ils ont fait appel à deux médecins qui sont venus me traiter."

« On va te tuer ici »

« Traumatisme crânien avec perte de connaissance avec multiples dermabrasions du front, contusion du cou, contusion de l’hémithorax droit, contusion des poignets droit et gauche, contusion de la hanche gauche avec dermabrasion, contusion de jambe gauche avec dermabrasion, l’examen clinique et neurologique ce jour est normal. L’incapacité totale de travail au sens pénal à prévoir est de cinq jours sous réserve de complications." Le certificat médical établi par le médecin en zone d’attente fait froid dans le dos. Demis se plaint d’avoir été victime d’une agression de la police de l’escorte. [...] À vingt-trois ans, ce Libérien vient de voir la mort de près. Il me raconte son calvaire : "J’étais inconscient lorsque je suis arrivé, c’est ce que m’a raconté l’infirmière. Ce n’est qu’au bout de longues minutes que j’ai repris connaissance. Mon pantalon était couvert d’excréments et les policiers m’avaient emballé dans des sacs-poubelle. Ils hurlaient et m’accusaient de m’être "chié dessus" pour ne pas être réacheminé." [...] Demis n’a pas été lavé dans les douches du premier étage mais dans les sanitaires réservés aux agents. Pour les policiers, il faut à tout prix éviter que les non-admis entrent en contact avec Demis. Car chaque fois qu’il y a un cas flagrant de maltraitance, les personnes en instance se révoltent et organisent une grève de la faim. Les policiers ont dépêché un de leurs agents pour qu’il vienne chercher des vêtements propres auprès du bureau de la Croix-Rouge. C’est ma hantise de voir un policier venir chercher des habits. [...] Les médecins du SMUR ou de la zone d’attente ne sont pas habilités à transmettre des signalements aux autorités judiciaires lorsque "des lésions compatibles avec des allégations de mauvais traitements formulées par une personne maintenue ont été constatées ". [...] Demis quittera la zone d’attente le lendemain matin. Il sera conduit au 57-20 pour y être placé en garde à vue avant d’être jugé pour refus d’embarquement. Les policiers lui ayant retiré son certificat médical, impossible pour lui de faire valoir ses droits. [...]

Mais même lorsque la victime détient un certificat médical, le tribunal ne considère pas toujours son appel comme recevable. C’est le cas de William, un Rwandais de dix-neuf ans. [...] "Aucun élément ne vient étayer les affirmations de l’intéressé selon lesquelles ces blessures auraient été causées par des violences imputables à des fonctionnaires de police, moins encore établir que ceux-ci auraient usé de la force à l’égard de l’étranger concerné dans une mesure non strictement nécessaire, à l’occasion, par exemple d’une tentative d’embarquement." [...] J’enrage. La veille, j’avais discuté avec William. Il marchait sur ses deux jambes et se portait bien. Aujourd’hui, il boite et ne peut plus plier la jambe droite. Il se déplace avec des béquilles avec d’autant plus de difficulté que ses poignets sont douloureux à cause des contusions laissées par des menottes beaucoup trop serrées. J’aurais pu en témoigner devant le juge, mais je n’en ai pas le droit. [...]

Les instructions de la direction de la Croix-Rouge sont extrêmement claires : nous ne pouvons pas dénoncer des violences dont nous n’avons pas été témoins. Face à l’accumulation des témoignages, des médiateurs prennent la plume. [...] Réponse de plus en plus laconique de la direction, puis une note de service : "Nous ne portons pas de jugement sur le travail effectué par la police aux frontières, dans quelque circonstance que ce soit. Nous vous demandons, dans le respect du principe de neutralité de la Croix-Rouge, de cesser tout commentaire sarcastique à leur encontre dans le cahier de liaison." Comment ne rien faire alors que des êtres humains risquent leur vie à tout instant pour avoir osé transiter par la France, demander l’asile ou espérer une vie meilleure ? Ce qu’on nous demande est inhumain. »

Le refus de devenir complice

« En avril 2004, lorsque les six mois de période probatoire prennent fin, c’est avec soulagement que je quitte ma fonction de médiatrice pour la Croix-Rouge. Une nouvelle convention vient pourtant d’être signée avec le ministère de l’Intérieur, et j’aurais pu continuer à assurer ma difficile mission d’assistante humanitaire. Depuis la présence de l’association vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même si la situation des non-admis s’est modestement améliorée, je me suis fréquemment retrouvée en porte-à-faux avec mes convictions. Rester dans ces murs sans rien dire aurait signifié pour moi devenir complice. »

Extraits choisis par E. R.

Anne de Loisy, Bienvenue en France !

2005, Éditions du Cherche-Midi,

250 pages, 15 euros.