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L'humanité

26 janvier 2005

"Roissy est un lieu d’enfermement"

Anne de Loisy revient sur les conditions de son enquête et sur les raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre-témoignage.

Comment jugez-vous ces six mois, d’un point de vue personnel ?

Anne de Loisy. Cela a été une expérience très riche, mais très dure, à cause de la violence physique et psychologique. Je ne m’y attendais pas à ce point-là. Sangatte et la zone d’attente sont deux lieux différents avec chacun leurs formes de violences. À Sangatte, les autorités gazaient les gens, il y avait des bagarres, mais les gens étaient libres de sortir. Roissy est un lieu d’enfermement, ce qui est très dur, même pour ceux qui y travaillent. Huit heures, voire douze heures la nuit, enfermée, c’est lourd et le plus dur n’est pas de travailler avec des étrangers, parce qu’il y a un vrai échange, mais de travailler avec des gens, notamment à la Croix-Rouge, qui n’étaient pas toujours compétents. Il est vrai que notre formation n’a duré qu’une semaine avec une demi-journée seulement consacrée à la formation au droit des étrangers. Je pense que la Croix-Rouge, qui est, dans ses statuts, auxiliaire des pouvoirs publics, sert de caution au gouvernement. Sarkozy a pensé qu’il n’y aurait plus de polémique avec la création de cette antenne : tout a été fait pour que l’information n’en sorte pas. Le seul acte dénoncé publiquement pendant mes six mois de présence a été celui d’une jeune Chinoise qui s’était fait tirer les cheveux par des policiers. Pourtant, d’autres agressions avec traumatisme crânien, trace de strangulation et/ou écrasement des parties génitales méritaient, elles aussi, d’être dénoncées. Or, comme nous ne sommes pas des témoins directs, nous ne pouvons rien dire. Je n’arrive toujours pas à comprendre cette position. Pourtant, le premier jour on les voyait arriver sur leurs deux jambes, et le lendemain certains étaient couverts de bleus et ne pouvaient même plus marcher. Quant au suivi des procédures juridiques, certains des médiateurs n’étaient pas formés, la plupart venaient de Sangatte, ils y faisaient la sécurité et le nettoyage. Les meilleurs, eux, ont presque tous fini par partir parce qu’on ne leur donnait pas les moyens de réagir.

Vous n’avez pas l’impression d’avoir trahi la Croix-Rouge ?

Anne de Loisy. J’ai vraiment fait mon travail, sur place, avec le plus d’honnêteté possible. Et je n’ai pas l’impression de faire un « sale coup » à la Croix-Rouge, dans la mesure où j’ai clairement discuté, avec le responsable du centre, des positions avec lesquelles je n’étais pas d’accord. Je lui ai dit qu’il fallait que la Croix-Rouge soit claire parce que, si cela continuait ainsi, il y aurait des problèmes un jour et qu’elle devrait répondre de ses actes. Elle a une lourde responsabilité dans le fait de ne rien dénoncer, de ne rien faire.

Peut-on dire que le droit d’asile, avec les nouvelles procédures, est bafoué ?

Anne de Loisy. Les policiers ne sont plus obligés d’énoncer leurs droits aux « non-admis » tout de suite, la présence physique des traducteurs n’est plus obligatoire. Cette nouvelle loi est une vraie régression. L’instauration d’administrateurs ad hoc pour défendre les intérêts des mineurs n’était pas une mauvaise idée, mais les anciens policiers qui ont été choisis à Bobigny ne me semblent pas les plus à même pour remplir cette mission. Ils manquent de formation : ils ne savent pas grand-chose des différentes religions, des différentes cultures. Je les ai vus confondre les deux Guinées, les deux Congos, situer Hongkong au Japon. Faire preuve de racisme récurrent, surtout vis-à-vis des ressortissants noirs, qu’ils appellent « singes ». Mais le besoin de formation et de déontologie se ressent, en fait, pour tous les intervenants, même pour les avocats.

Que voulez-vous commencer aujourd’hui ?

Anne de Loisy. J’ai différents projets en cours et notamment celui de faire un film sur les refoulés de la frontière française. J’aimerais les suivre et les retrouver dans leur environnement.

Entretien réalisé par

Émilie Rive