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Roissy-Bamako, avec escale au tribunal
Deux passagers poursuivis après avoir tenté de photographier des policiers frappant des expulsés.

Libération, mardi 10 juin 2003
Par Jacky DURAND

D'un seul coup, il y a eu un grand mouvement de foule et les cris provenant du fond de l'avion se sont faits plus forts.» Paul Rosner, passager

Il ne fait pas bon s'embarquer sur les avions réquisitionnés par Nicolas Sarkozy pour ses expulsions. Trois passagers du vol Paris-Bamako BIE961 de la compagnie Air Méditerranée, programmé le 1er avril au départ de Roissy, en ont fait l'expérience : ils seront jugés le 23 juin prochain devant la 17e chambre du tribunal de grande instance de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour «entrave volontaire à la circulation ou à la navigation d'un aéronef». Ils encourent une peine maximale de cinq ans de prison ferme et 37 500 euros d'amende.

«Atmosphère agitée». Paul Rosner, 22 ans, et Léandre Chevalier, 27 ans, font partie de l'association Imragen qui soutient des projets humanitaires et sociaux à travers le monde. Le 17 avril, ils doivent s'envoler vers Bamako au Mali pour une mission d'évaluation sur une ferme qui fait vivre des personnes handicapées et leurs familles. Leur vol, prévu à 12 h 10 dans l'aérogare 3 de Roissy, est différé à deux reprises.

Paul raconte : «A 13 heures, nous avons vu trois fourgons de police s'immobiliser devant notre porte d'embarquement. Des passagers ont demandé s'il s'agissait d'une reconduite aux frontières mais la responsable de l'embarquement leur a répondu que les policiers étaient en attente à cet endroit "pour profiter de l'ombre".»

A 16 h 50, Paul et Léandre retrouvent les cars de police au pied de l'avion où «l'atmosphère était déjà bien agitée». «Nous nous sommes installés à nos places, au milieu de l'appareil, explique Léandre. C'est alors que nous avons compris qu'au moins quatre personnes étaient retenues au fond de l'avion, les mains entravées dans le dos avec une dizaine de policiers les entourant.»

Des expulsés crient, d'autres pleurent. Le ton monte entre les passagers et les agents de la Police aux frontières (PAF). «D'un seul coup, il y a eu un grand mouvement de foule et les cris provenant du fond de l'avion se sont faits plus forts», dit Paul qui saisit son appareil photo quand son voisin lui affirme que «les forces de l'ordre sont en train de frapper un expulsé». «Je me suis précipité dans le fond de l'avion et j'ai déclenché mon appareil en direction des policiers qui criaient "attrapez-le, prenez-lui l'appareil !"».

Garde à vue. Paul rejoint sa place à côté de Léandre, mais deux policiers accourent et les menottent. «Nous avons été descendus de l'avion pour être jetés dans un fourgon.» Un troisième passager menotté les rejoint. Il s'agit de Patrick Hermann, un responsable de la Confédération paysanne. Peu après 18 heures, les trois hommes sont placés en garde à vue dans les locaux de la PAF de Roissy pour «s'être opposés à une procédure de reconduite aux frontières».

Ils racontent les cellules dégoûtantes où s'entassent les sans-papiers interpellés à l'aéroport : «J'ai écouté leurs vies, leurs rêves quand ils viennent en France, dit Léandre. Avec moi, il y avait un Malien d'une vingtaine d'années, fou de football et un Sierra-Léonais qui a pleuré quand on l'a remis en liberté.» Au policier «très courtois» qui les a interrogés, Paul et Léandre ont raconté «la situation explosive» qu'ils ont découverte dans l'avion.

Collectif. Après vingt heures de garde à vue, les trois passagers du Paris-Bamako ont été conduits devant le parquet du tribunal de grande instance de Bobigny où on leur a signifié les charges retenues contre eux et leur convocation devant une chambre correctionnelle.

En vue du procès, un collectif de soutien (1) s'est constitué. Il a reçu le renfort de plusieurs organisations, dont la Confédération paysanne, Droits devant !!, SUD-Education, France-Libertés et le Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti). Sur le site monté à l'occasion, une question clignote à l'adresse de l'internaute : «Citoyenneté et solidarité seraient-elles un délit ?» Le procureur donnera sa réponse dans un peu plus d'une semaine.

(1) http://soutienpl.free.fr