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Quinzaine des réalisateurs. Autour d'une jeune Africaine, le film de Nicolas Klotz est une évocation bouleversante de l'ordinaire des immigrés clandestins.

«La Blessure», sang d'encre pour sans-papiers

Par Gérard LEFORT

mercredi 19 mai 2004 (Liberation - 06:00)

La Blessure de Nicolas Klotz (Belgique-France), avec Noëlla Mossaba, Adama Doumbia,
Matty Djambo... 2 h 43.
En salles à l'automne.

a blessure, c'est celle infligée à la jambe de Blandine, jeune Africaine tabassée par les flics à l'aéroport de Roissy, alors qu'elle résistait à son réembarquement vers d'où elle venait (Kinshasa). Elle guérira peut-être. La blessure, nettement plus profonde et qui a peu de chance de cicatriser, elle, c'est le coup de couteau planté dans son coeur par cette vieille France «terre d'asile» qui ne veut pas d'elle.

Mezzo voce. Nicolas Klotz et sa scénariste, Elizabeth Perceval, s'intéressent à Blandine, non pas comme à un cas mais, au contraire, comme à une banalité. C'est l'ordinaire des immigrés clandestins qui est ainsi filmé. De leurs efforts pour franchir le barrage des frontières jusqu'à leur survie dans les squats et autres poubelles qui leur servent de foyers.

Pour se faire, le film prend tout son temps et ne nous le fait pas perdre : 2 h 43 utiles à chaque seconde. Parce qu'il faut du temps pour comprendre ce que peut représenter une détention dans ces territoires de quasi-non-droit que sont, dans les aéroports internationaux, ces zones qui n'osent même pas dire leur nom, puisque ces taules évidentes sont dites «de rétention». Un euphémisme assassin : en fait de rétention, il s'agit d'expulser des corps étrangers.

On dit (qui ça ?) que la France (c'est qui, celle-là ?) ne veut pas d'eux. Mais la Blessure nous fait entendre que, dans leurs pays d'origine, par exemple le Congo, on ne veut pas d'eux non plus. Et il faut s'accrocher pour écouter, mezzo voce, la confidence des exactions subies (de l'humiliation au meurtre). Mais, comme l'angélisme n'est pas le genre du film de Nicolas Klotz, la Blessure est aussi celle que tous ces damnés s'infligent entre eux. Telles jeunes filles, Fanny et Kary, obligées par l'un des leurs à se prostituer, et autres trafics plus ou moins douteux qui hantent les couloirs du squat.

Délicatesse. Il y a également ces instants où la survie quotidienne n'empêche pas la douceur d'être. Ainsi ces deux copines qui vont chercher de l'eau potable dans un cimetière. Autour de la source vitale, ce sont des gestes ancestraux qui reviennent à la surface. De même, en cas de malheur, il y a toujours une épaule pour se reposer, une main pour caresser les cheveux. Mais lorsque l'émotion monte et les larmes aussi, notamment à l'occasion de retrouvailles entre Blandine et son mari, Papi, sur une pelouse de Roissy, Nicolas Klotz, tout de tact, filme à la bonne distance, c'est-à-dire de loin.

La Blessure est aussi un documentaire sur le mutisme croissant de Blandine. Plus on l'enferme dans un pays qui ne veut pas être le sien, plus son exil devient intérieur. La gentillesse ou l'amour ont beau se presser autour d'elle, soudain elle murmure: «Pour sauver ma peau, j'ai laissé mes enfants là-bas, avec ma mère... Je me demande si elle arrive à les nourrir ... Et les soldats, est-ce qu'ils viennent jusqu'au village ?» Une leçon de dignité par une jeune lady africaine.