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"On nous demande de nous taire"

Par Charlotte ROTMAN

Libération -samedi 26 juillet 2003


En juin, une passagère est débarquée d'un Paris-Bamako pour s'être interposée:

Aïssatou Mbodj-Pouye, 26 ans, étudiante à l'université Lyon-II, de mère française et de père sénégalais, passagère du vol Air France 796, Paris-Bamako, le 11 juin dernier, raconte comment elle s'est émue d'assister à une expulsion. Et comment, pour cette raison, elle a été débarquée de l'avion :
«L'embarquement commence à 15 h 50. Avec le siège 36G, je suis vers le fond de l'appareil. A la dernière rangée, je vois trois fonctionnaires de police en train de maîtriser violemment un homme, visiblement rapatrié contre son gré. Cet homme crie : "Je ne veux pas partir", les policiers le maintiennent de force à son siège alors qu'il se débat. Deux sont sur les sièges voisins, le troisième est sur le siège devant lui, retourné. J'aperçois des gants de cuir noir aux mains de l'un des policiers en uniforme qui plaque l'homme contre son siège par les épaules et la poitrine.

Décollage. Je décide de m'adresser au commandant de bord. Je lui demande s'il sait que l'escorte policière fait usage de la force pour maîtriser un expulsé. Je lui dis que cela me fait peur de voyager dans ces conditions, que j'ai peur aussi pour cette personne. Il me répond qu'Air France n'a pas le choix et me propose de changer de place. Je refuse disant que cela ne sert à rien. Il me demande si je souhaite débarquer, je refuse aussi. En traversant l'avion pour regagner mon siège, je dis à d'autres passagers : "Vous savez qu'on voyage avec quelqu'un qui est expulsé ?" Personne ne réagit. Au fond de l'avion je discute avec un policier en civil qui m'explique que l'expulsé avait promis de partir sans rien dire. Il me propose de revenir pendant le vol voir si on peut le détacher, s'il s'est calmé. Je me rassois, décidée à voyager malgré tout dans ces conditions. En attendant le décollage, l'expulsé continue à protester : "Je ne veux pas rentrer !" L'escorte policière le maintient toujours brutalement, en essayant d'étouffer ses cris. A ce moment-là une femme d'âge mûr interpelle les passagers, en disant qu'on ne peut pas admettre qu'on traite quelqu'un comme ça. Les gens l'approuvent, au moins une dizaine de personnes se lèvent, moi aussi. Les hôtesses passent dans l'allée pour demander aux passagers de s'asseoir, les gens refusent mais restent à leur place. Nous protestons mais personne ne s'en prend directement aux policiers. Un homme scande "Descendez !", nous reprenons ce mot. Très vite l'escorte policière débarque l'expulsé. Immédiatement le calme revient, les gens s'assoient, soulagés. Des gens qui ne s'étaient pas levés disent qu'on a bien fait. Mais les policiers restent dans l'avion, en conciliabule avec le commandant de bord. Quelques passagers s'émeuvent : "Est-ce qu'ils ne vont pas le faire embarquer à nouveau, maintenant que nous nous sommes assis ?"

Bagages. A ce moment-là un membre du personnel technique de l'aéroport, en chasuble fluorescente jaune, me demande ma carte d'accès à bord. Je la lui remets. Le commandant de bord se rapproche de nous, le technicien lui demande : "C'est elle ?" Le commandant de bord dit : "Oui", il demande : "On la débarque ?" Je prends les devants en disant qu'il n'y a aucun problème, que je suis calme et disposée à voyager. On me rend ma carte. Je continue à discuter avec mes voisins. Je dis : "On achète un billet Air France, et en plus on nous demande de nous taire, c'est du chantage." Mon voisin : "Ne vous inquiétez pas, s'ils avaient voulu vous débarquer on ne les aurait pas laissés faire." Le technicien revient et me dit : "Veuillez me suivre", je lui demande si je dois prendre mes bagages à main, il me dit : "Oui". Je m'exécute sans protester. C'est très rapide, je pars dans le silence. Au fond de l'avion, je suis menottée, et je descends encadrée par deux policiers en uniforme. D'après les documents établis au poste de police, il était 16 h 50.»

Aïssatou Mbodj-Pouye a comparu devant le procureur pour entrave à la circulation aérienne. Le procureur lui a rappelé la loi, et l'a avisée «qu'en cas de nouvelle interpellation (...) la présente affaire sera examinée à nouveau et le parquet sera conduit à adopter une position plus répressive».
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