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Découverte de locaux indignes réservés aux étrangers.

Par CHARLOTTE ROTMAN

Libération - mardi 28 août 2001

En janvier, le ministère de l'Intérieur annonçait en fanfare qu'il allait améliorer le sort des étrangers non admis sur le territoire français. Il inaugurait alors la nouvelle zone d'attente dite Zapi 3, à l'aéroport de Roissy. Cet endroit devait mettre fin au non-droit qui régnait dans la zone d'attente de fortune que les pouvoirs publics avaient installée depuis des années dans les étages de l'hôtel Ibis. Malheureusement, la Cimade, association d'aide aux étrangers, vient de révéler que d'autres lieux, où sont maintenus des étrangers sans papiers ni visa, ont éclos secrètement dans les replis de l'aéroport. L'association a saisi le parquet de Bobigny de deux affaires.

Visite.

Jeudi dernier, lors de l'une des huit visites annuelles accordées à la Cimade, Laurent Giovannoni et Gérard Sadik font le tour de Roissy Charles-de-Gaulle. En quittant un poste de police de l'aérogare 2F (dont l'accès leur avait d'ailleurs été barré), les deux militants aperçoivent dans un couloir de correspondance «une quinzaine de personnes assises, certaines assoupies, à quelques mètres du poste de police, à côté du comptoir de correspondance d'Air France». Interrogés, les étrangers expliquent qu'ils sont là depuis plusieurs jours. Un Indien fait remonter son arrivée au 11 août, onze jours plus tôt. Il y a parmi eux deux familles, une jeune fille de 13 ans et un bébé de 9 mois. Ils racontent tous qu'ils ont plusieurs fois essayé de se présenter à la police et qu'ils n'ont pas pu faire enregistrer leur demande d'asile. «Faux, répond le ministère de l'Intérieur.

Toutes les demandes d'asile présentées à Roissy sont systématiquement enregistrées; il y a pour cela des consignes strictes et permanentes.» A la demande de l'association, l'un des quatorze étrangers a fait un récit par écrit et en français de son attente.

«Je suis arrivé à l'aéroport Charles-de-Gaulle sans passeport et sans carte d'identité. Je me suis immédiatement présenté à la police et ils m'ont montré un endroit à F2 pour m'asseoir.» Il y retrouve plusieurs personnes, présentes depuis quelques jours déjà. «Je les ai invitées à aller ensemble à la police, mais ils nous ont chassés.» La nuit venue, poursuit-il, ils dorment par terre, «sans nourriture et sans bain». Le lendemain, 19 août, nouvelle tentative, nouvel échec. Ils passent les nuits suivantes, les 20, 21 et 22 août, au même endroit: «Pas de nourriture, pas d'accès à la police.» Un Indien est pris d'un malaise et est transporté vers une cellule médicale. A cette occasion, lit-on dans le récit, la police déclare ignorer la présence du groupe. Ce sont pourtant les mêmes policiers qui, selon l'auteur du témoignage, les «chassaient chaque jour».

Le jeudi 23, Laurent Giovannoni et Gérard Sadik rencontrent donc ces 14 étrangers, de nationalités indienne, somalienne, irakienne, palestinienne, camerounaise et soudanaise. Sur les conseils de l'association, certains d'entre eux tentent à nouveau des démarches auprès de la police. Peu après, un commandant de la Police aux frontières (PAF) arrive. «Il a indiqué que nous n'avions pas à inciter les gens à déposer une demande d'asile et que nous n'avions plus rien à faire dans la zone», rapporte Laurent Giovannoni. A la PAF, on admet qu'après la visite de la Cimade, «deux, trois personnes» puis, un peu plus tard, une famille de cinq personnes ont fait enregistrer une demande d'asile. «Mais ça ne prouve rien, ils n'ont pas de documents, on ne connaît pas leur provenance. Cela ne veut pas dire que la PAF n'a pas fait son travail avant», rétorque la direction centrale. «Si les faits relatés [...] s'avèrent exacts, il nous semble que le traitement que [ces personnes] ont reçu pendant plusieurs jours est peu conforme avec la législation en vigueur», écrit la Cimade dans son signalement au procureur. Ces étrangers sans documents auraient dû être placés officiellement en zone d'attente, estime l'association. Présentés hier à Bobigny devant le juge délégué, chargé de statuer sur leur maintien en zone d'attente, tous les membres de ce groupe ont été relâchés. «Au regard des éléments rapportés à l'audience et du courrier produit, il existe un doute sur l'existence ou non d'un refus d'enregistrement des demandes», stipulent les ordonnances du juge. Ce refus «risque d'exposer les personnes à des conditions d'existence très précaires».

«Assistance».

Mais il y a plus. La Cimade a également découvert que deux enfants, de 10 et 13 ans, avaient été maintenus dans un local d'Air France dont personne n'avait jusqu'ici entendu parler. Le premier, camerounais, le deuxième, angolais, ont été gardés dans un local dit «UM», destiné aux mineurs non accompagnés en transit entre deux avions. La compagnie indique qu'elle est tenue de «faire de l'assistance». «Les mineurs non admis sont placés sous la responsabilité des compagnies aériennes», explique en effet le ministère. Problème: ces enfants ont le droit de bénéficier de visites, notamment des membres de leur famille. Or, selon la Cimade, «aucun avocat n'a pu visiter un enfant maintenu dans cette salle, l'endroit est inconnu des associations habilitées à visiter les zones d'attente, les membres de la famille des deux enfants n'ont pas été en mesure de localiser l'endroit».

Evelyne Mege a ainsi tenté de rentrer en contact avec son fils. Cette dame, résidente en France, est arrivée avec lui de Douala. Lui n'avait pas de visa. Elle seule a été admise sur le territoire. Alors qu'elle demandait des explications, les policiers lui ont permis de parler au téléphone avec son fils. Pas de le voir. «On m'a aussi dit qu'il serait dimanche au tribunal. Le dimanche matin, je suis retournée à l'aéroport, on m'a dit: "Il n'est plus là, il est retourné au Cameroun." Je ne comprends pas pourquoi on ne voulait pas que je le voie», dit-elle. «Justement, pour la police, l'avantage de laisser les enfants sous douane, c'est de les couper de leurs parents», remarque un employé d'Air France. L'autre enfant a été relâché hier par le juge. La Cimade estime que «la légalité de ce maintien en zone d'attente [...] paraît particulièrement douteuse». Et a envoyé un signalement au parquet des mineurs de Bobigny.