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Métro

16 mars 2005

“Traités comme des statistiques”

UNE ENQUÊTE CLANDESTINE de six mois en tant que médiatrice à la Croix-Rouge a été menée par Anne de Loisy au sein de la zone d’attente de Roissy. C’est là que sont maintenues les personnes en situation irrégulière et les demandeurs d’asile. A l’occasion de la sortie de son ouvrage Bienvenue en France ! (éd. Le Cherche Midi), la journaliste revient sur les conditions et les enjeux de l’accueil des étrangers.

Comment expliquez-vous les violences policières que vous dénoncez tout au long de l’ouvrage ?

Les agents ont un sentiment d’impunité. Le cas d’Isabela l’illustre bien : un policier propose à cette jeune femme vénézuélienne de 19 ans de la laisser poursuivre son voyage si elle accepte de coucher avec lui. A la suite de son refus, il revient bras dessus, bras dessous avec un collègue. Et ce dernier, au lieu de lui dire “Hé, Roger, tu délires, ça va pas non ?”, qu’est-ce qu’il fait ? Il réitère l’offre ! Je ne dis pas que les agents sont tous comme ça. En fait, la plupart souffrent de l’image qu’ils ont à cause de moutons noirs qui ne sont jamais sanctionnés. Dans le cas d’Isabela, c’est son consulat qui a réclamé une enquête.
La police aux frontières est confrontée à un déficit de formation et d’encadrement que les autorités ne veulent pas prendre en compte.

Qu’entendez-vous par déficit de formation ?

Les policiers affectés aux frontières ne bénéficient que de 15 jours de formation supplémentaires dont quatre
heures seulement pour la détection des faux papiers et ils ne maîtrisent pas de langues étrangères. Ils continuent
en plus d’utiliser le test osseux pour distinguer les mineurs des adultes.
C’est un scandale quand on sait c’est un procédé qui date des années 1930 adapté à une population nordaméricaine.
Le test a été abandonné et même parfois jugé illégal par les autres pays européens.

Vous évoquez aussi une intense pression hiérarchique...

On demande aux policiers de faire du chiffre. De 2001 à 2003, le nombre de demandes d’asile a chuté de 43%. Quand on voit certains agents refuser de prendre en compte le mot “refugee” au lieu de “political asylum”,
ça laisse songeur.
N’importe qui devrait pouvoir faire une demande d’asile. Je signale que contrairement aux idées reçues, c’est l’Asie qui a accueilli le plus de réfugiés en 2003 (36% selon le Haut- Commissariat aux réfugiés).

L’action de la Croix-Rouge dans la zone d’attente de Roissy est-elle critiquable ?

En six mois, la Croix-Rouge n’a dénoncé publiquement qu’une seule des nombreuses violences constatées. Celles du 19 février dernier à l’encontre de plusieurs Congolais n’ont été divulgués à la presse que par l’Anafé*. En zone d’attente, les gens sont traités comme des objets, des statistiques, des personnes de non-droit. Certes la présence
de l’association a apporté des améliorations :
les appels au haut-parleur ont cessé par exemple. Mais tout ce que la Croix-Rouge refuse de dénoncer, pour moi, elle le cautionne. C’est un lieu d’enfermement avec des grillages et des fenêtres verrouillées et la Croix- Rouge appelle ça un hôtel.

Quel est le rôle des migrants économiques ?

Les migrants économiques sont loin d’être les plus misérables et les moins instruits. Je signale que le nombre d’immigrés en France (7,4% de la population) n’a pas bougé depuis 25 ans. L’Espagne a mené en août dernier sa sixième campagne de régularisation des sans-papiers (près d’1 million de personnes).
Régularisés, les clandestins coûtent moins cher et participent légalement à créer des richesses.

Que pensez-vous de la sélection à la canadienne ?

Le Canada a le mérite d’être clair. Si la France ne veut plus être une terre d’asile, qu’elle l’assume. Et si elle n’a rien à cacher, qu’elle laisse les journalistes pénétrer en zone d’attente et parler librement aux étrangers.

L’attitude de la France vous paraît-elle inquiétante ?

Quand on voit la situation dans le pays des droits de l’homme, on ne peut que se mobiliser d’urgence contre l’idée de “camps de transit” pour les demandeurs d’asile, en Libye, en Tunisie ou encore en Mauritanie qui ne sont pas réputés pour leur respect des droits fondamentaux.
Comme dit Montesquieu, une injustice faite à un seul est une menace pour tous. Si tu laisses une Vénézuélienne se faire agresser sexuellement par un représentant de la loi, il ne faudra pas s’étonner que ta fille passe à la casserole,
le jour où elle arrive à la frontière.

PROPOS RECUEILLIS PAR CLAIRE COUSIN

. Bienvenue en France !, d’Anne de Loisy, éd. Le Cherche Midi, 239 p., 15 €
*Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers


La Croix-Rouge répond

• Cédric de Torcy, directeur des opérations de solidarité à la Croix-Rouge, dénonce “une relation basée sur le mensonge”, Anne de Loisy ayant “délibérément masqué son statut de journaliste”.

• L’ouvrage, selon lui, vire au “document à sensation fondé sur des allégations”, Anne de Loisy n’ayant “jamais été témoin elle-même de quoi que ce soit”. Cédric de Torcy évoque un “endroit de très haute tension, de toutes façons, entre des étrangers dont “toute la volonté est tournée vers une seule chose
: rentrer à tout prix en France” et “des policiers la plupart du temps honnêtes dont le principal travail consiste à les renvoyer de gré ou de force”.

• Il défend le “professionnalisme” de la Croix-Rouge dont l’action s’inscrit “dans la durée” et “certainement pas en faisant un scandale”.

***

FILM

Du maintien en zone d’attente à Roissy aux mois d’incertitude dans les squats, c’est l’histoire du douloureux
parcours d’un groupe de demandeurs d’asile. La question de l’accueil des étrangers en France est au cœur du film La
Blessure, de Nicolas Klotz, qui sort en salles le 6 avril prochain.
La veille, à 22 h 40, Arte diffusera la version courte de cette réalisation au caractère résolument engagé. Blandine,
une jeune Congolaise, est blessée sur le tarmac où des Africains résistent à l’embarquement.
Réfugiée dans un squat aux fenêtres murées auprès de son mari, Blandine côtoie d’autres étrangers en errance. Entre les confidences sur le chaos dans son pays natal et la réalité de la drogue et de la prostitution dans le squat, le film reste sans concession.